Tractatus Logico-Philosophicus (1921, Wittgenstein)

Toutes choses égales par ailleurs, je lis peu de philosophie. Précisons : si j'en rencontre, c'est comme mâtinée dans telle ou telle œuvre, sans y paraître, d'une façon toute montaignienne finalement et cela me plaît. Il y a des exceptions, surtout parmi les Anciens d'ailleurs, ou alors dans les plus ou moins contemporains ; et dans mon horizon de pensée, il y a le Tractatus, sans doute l'œuvre qui m'aura, dans son genre, le plus impressionné.
Si je dis "impressionné", c'est bien dans le sens premier, technique du terme : cet ouvrage s'imprima en moi, me laissa dans le crâne une empreinte rappelant sa forme, ses contours. Il fait partie de la décurie, aux rangs plus ou moins serrés, des livres ayant défini dans mon existence sensible un "avant" et un "après" et ce bien avant que je ne connusse son importance pour la linguistique, et ladite "philosophie du langage". L'exemplaire que je possède est noirci, dans les marges et dans le texte, de remarques, de questions, de résumés : il fut mon vade-mecum pendant mes deux ou trois premières années d'études des lettres, pas un jour ne passait sans que je ne reprenne une scolie ou une monade, ou ne réfléchisse à un article. Si j'ai depuis adultéré mon parcours d'autres paysages conceptuels, je les mesure toujours, plus ou moins, à l'aune de Wittgenstein.
Difficile cependant pour moi de situer précisément qui me parla, la fois première, de cet opuscule. C'est sans doute un professeur de faculté ; mais dans quel cadre, et dans quel but, ces choses-là ont comme disparu dans les cendres de mes errances passées. Qu'il ou elle en soit cependant mille fois bénie, mille fois remerciée, car cette cinquantaine de pages, impénétrables certes, mystiques évidemment, tordues, ce roncier a vraisemblablement défini qui je suis à présent, et peut-être quiconque souhaitant mieux me connaître gagnerait à le parcourir.

Que m'aura-t-il appris cependant, car je n'aurais point la prétention ici ni de le résumer, ni de l'expliquer ? D'ores et déjà, une méthode, une progression d'intelligence que je n'avais alors jamais entrevue. J'avais l'habitude des dialogues de Platon, où la pensée s'articule en dialectique et se pare d'un semblant d'interaction, ou encore des progressions chapitrées, fussent-elles ou non suivies pas à pas ou davantage thématisées. Ici, tout est numériquement organisé, chaque point découle logiquement du précédent dans une évidence mathématique, immarcescible, remportant nécessairement l'adhésion. Ce n'est pas ici une théorie comme une autre, c'est la Logique dans ce qu'elle peut avoir de plus pure, de plus belle mais également de plus terrifiante. Évidente, donc parfaite ; parfaite, donc inhumaine.
Il y a, aussi, tout ce travail sur l'image, je veux dire, sur l'image comme concept. Je ne résumerai rien ici, je l'ai annoncé précédemment : simplement, on ne peut nier la puissance des apophtegmes de l'auteur. Moi qui m'intéresse à présent, beaucoup et de plus en plus, à la sémiotique, par exemple dans le domaine du jeu vidéo, je retiens notamment cela, que "le montré, c'est ce qui ne peut être dit". Si je suis depuis revenu de cette dichotomie artificieuse entre le mot et la chose, entre le signe et la lettre, cette phrase m'aura toujours marqué. Elle n'y paraît guère et pourtant : elle organise, me semble-t-il, le réel m'entourant en noèses, pour la première fois je ne subissais point le monde mais le comprenais comme instrument de savoir, je pouvais le diviser, le subdiviser et agir, enfin, avec intelligence, du moins en avais-je la possibilité.

On oppose souvent, du moins, c'est là une critique que l'on peut parfois rencontrer, la philosophie et le geste, la pensée et le mouvement, comme s'il fallait nécessairement choisir entre l'un et l'autre, comme si l'un excluait le second. Je l'avoue, j'ai moi-même souvent pensé cela et me répétais ces sarcasmes, ces primum vivere deinde philosophari que le sens commun martelait comme un répons à destination de la plèbe. Et pourtant, pourtant : le Tractatus, tout mystique puisse-t-il paraître, tout impénétrable est-il réellement, m'a poussé à agir. Il ne me fit pas uniquement réfléchir, qui sur la parole, qui sur l'être ou le paraître, le néant : il organisa mon existence et je lui dois vraisemblablement mes métamorphoses les plus vives.
Bien entendu, il y a toujours eu, aujourd'hui comme hier, des voix de raison, arguant qu'il ne s'agit là que de poudre aux yeux ; qu'à vouloir trouver nécessairement du sens, l'on oublie qu'il s'agit sans doute d'un texte insensé ; que c'est bien un loisir imbécile d'universitaire, que de s'appesantir, que de passer une vie, à interroger la virgule et le point de ce qui semble n'être que le produit d'un esprit malade. À ceux-là, et même à d'autres d'ailleurs, à moi-même surtout bien que je ne sache toujours respecter ce principe, je répète l'ultime phrase du recueil : "Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence".

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