Gobliins 2 : Le Prince Bouffon (1992, Coktel Vision)

Publié le par GouxMathieu

   La nostalgie me prend, ces jours-ci, en ondes concentriques. C'est peut-être ça, vieillir : se sentir plus sage et plus grand, mais également regretter et sentir qu'on ne peut exporter cette sagesse et cette grandeur dans les temps passés. Allons savoir, je repensais à l'un des premiers jeux de mon enfance, l'un de ceux qui m'éveillèrent le mieux aux grandeurs de ce média : Gobliins 2.

 

 

   J'ai déjà eu l'occasion de parler des jeux d'aventure type point'n click plus d'une fois ici, et nul ne m'est besoin de rappeler leur influence sur ma personne. Le premier, néanmoins, que j'eus à manipuler, de mémoire, fut Gobliins 2, dont j'ai longuement parlé sur Grospixels, à cette adresse : on le trouvais jadis dans un logiciel ludo-éducatif, Adi, que ma mère m'acheta sans scrupules pour développer mon esprit critique. Peu savait-elle néanmoins qu'il ne me suffisait que de répondre à quelques questions basiques pour débloquer des récompenses, sous forme de jeux complets : et je passais en réalité davantage mes heures à jouer à Gobliins 2 qu'à apprendre le français ou les mathématiques.

   L'essentiel est résumé dans l'article de Grospixels que je donnais précédemment : deux personnages jouables simultanément, des énigmes parfois lunaires, un univers charmant empruntant au folklore médiéval, un succès critique et populaire hélas tombé aujourd'hui dans l'oubli, si ce n'est pour les amateurs.

   Mais tout comme ces dessins animés débilitants, que nous regardions enfants, s'imprimèrent durablement en notre mémoire, grâce à une réplique, un générique ou une blague, Gobliins 2 reste en moi pour le phrasé étrange de ses personnages, ne s'exprimant qu'en borborygmes bizarres ; pour une énigme mettant à profit un lézard mécanique géant et que je ne sus jamais résoudre, quand bien même m'aurait-elle appris l'existence du mot ersatz ; pour une musique étrange se voulant joyeuse mais qui m'aura, secrètement, toujours terrifiée.

   Je revois surtout la chambre de mes parents, où l'ordinateur familial trônait sur un bureau de bois sombre, la couleur jaune-ochracée, maladive, de l'écran et de l'unité centrale qui ne faisait alors qu'un, la lumière grise et pénétrante de la rue, le dessus-lit rose vif qui couvrait le lit. C'était un temps d'étrange insouciance, où certes l'école m'ennuyait parfois par ses dictées et ses contrôles, mais où je me sentais étrangement libre de tout. C'était la patience, la nonchalance, l'éternité : la journée durait un mois, le mois une année, l'année un siècle.

   Dans ce canevas de mon enfance, tissé du Canal du Midi, d'une blessure importante au coude dont j'ai encore la cicatrice, d'un reportage effrayant sur les extra-terrestres et de bandes dessinées, Gobliins 2 figure en excellente place. Je disais jadis que Donkey Kong Country 2, par sa difficulté, m'avait rendu plus patient, plus rigoureux ; Gobliins 2, et je m'aperçois là que ce sont les suites qui m'auront le mieux marqué dans mon histoire personnelle du jeu vidéo, m'aura donné un chemin de pensée, hétérodoxe et excentrique, aux règles de causalité stratosphériques, mais pourtant continues et cohérentes entre elles.

   Il y a eu de l'habituation ici : et je ne peux m'empêcher de croire que mon amour pour l'univers de Lewis Carroll ait eu pour origine, quelque part, Pierre Gilhodes, créateur reconnu et goguenard de ces gobelins. On ne s'aperçoit jamais de l'importance des œuvres qui nous percutent sur le moment : ce n'est que cinq, dix, vingt ans après que nous comprenons qu'elles nous modèlent. La forme que je prends est mienne, je n'en changerai à présent que difficilement ; mais à tout prendre, cette bosse qui se dessine dans mon cœur de joueur, je l'aime sincèrement.

 

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