On the Road (1951, Jack Kerouac)

Publié le par GouxMathieu

   Par mon âge, je ne connais la "beat generation" que par les témoignages, mais également par les caricatures ; des personnes ayant une haute opinion d'elles-mêmes, qui mélangent jazz, poésie, alcool et drogues dures, composant des sonnets incompréhensibles. Ce portrait n'est peut-être pas si éloigné de la réalité ; mais il oublie volontiers de dire que ses représentants ont été parfois géniaux.

 

 

   On the Road est difficile à déterminer, tant il résiste à la plupart des analyses génériques. Roman halluciné, entre parcours initiatique, réflexion sociologique, picaresque, tragique, comique, épique, l'on suivra Jack (autrement appelé parfois "Sal Paradise") dans ses tribulations en Amérique du Nord et au Mexique, généralement en compagnie de Neal Cassidy (Dean Moriarty), sans le sou et sans réel avenir, mais porté par une vision, par le pulse, par l'envie de côtoyer le divin et d'entendre le bruit de la vie dans tout ce qu'elle a de mystique. 

   L'on pourrait presque entrer dans le livre comme on rentre en religion. Initialement écrit en trois longues sessions d'écriture sous caféine et sur un rouleau de feuilles scotchées les unes aux autres, le texte s'élance, crépite, sans un repos et sans une pause, sans même de paragraphes ou de découpe logique hiérarchiquement supérieure, exception faite de quelques indications de parties jetées en pâture aux mots qui rapidement les dévorent. J'ai dû, progressivement et régulièrement, m'arrêter tant le souffle était court ; mais ce n'était pas ici le symptôme d'une période oratoire malheureuse, mais bien d'une course folle à travers les déserts brûlants, les forêts silencieuses et les villes hurlantes.

   Le décor seul mériterait le détour. Ces États-Unis d'après-guerre, quelques temps avant les hippies et le Vietnam, rejetaient sa jeunesse qui, pourtant, était partie défendre l'univers des tyrans. En quête d'absolu, de sensations délirantes, la voilà écumer les bars interlopes, s'inonder à la sueur des chorus de jazz s'étirant de la nuit profonde au matin bourgeonnant, travailler dans les champs au soleil lourd ou servir des hamburgers à des routiers et des rentiers, ne sachant précisément s'ils doivent être satisfaits de leur sort.

   Jamais paysages humains n'ont été, ici, aussi beaux. L'on sent volontiers la poussière, le gel, la noirceur, la douceur, l'eau claire, l'averse cinglante, la montagne interdite ; le trottoir encrotté, les chambres miteuses, la sensualité populaire des hommes et des femmes qui n'ont guère que l'amour comme loisir, la poésie surréaliste et étrange qui, par le choc des images, invente une nouvelle vérité plutôt que de nous permette d'en voir une ancienne. Et quand bien même passerait-on surtout le clair de notre temps entre Jack et Neal, et leurs amours et leurs ami.e.s, et leurs échecs et leurs amant.e.s, chaque portrait en devient d'une couleur éclatante sur la mosaïque perlée que l'auteur patiemment, mais anarchiquement, construit.

   Du style, en voilà également ; la phrase se fait longue et courte à la fois, orale comme amplement écrite, allégorisée et pragmatique. L'on mélange style coupé et période d'alors, les niveaux de langue se répondent et finissent par se fondre dans une sorte de sabir étrange où l'argot du paysan texan côtoie sans mal le plus rare des mots poétiques ; la temporalité se saisit et s'arrête, tiraillée qu'elle peut être entre la chronologie de ces expéditions, allant dans un sens comme dans l'autre, et le nécessaire ralentissement des pensées et des dialogues intérieurs, intensément longs dans la minuscule seconde qui, pourtant, les encadre.

   Je ne saurais alors véritablement dire si, comme on le prétend ailleurs, On the Road est le meilleur des "manifestes beat", et si Kerouac est comme leur roi ou leur ambassadeur. À dire vrai d'ailleurs, je m'en moque profondément. Mais s'il est quelque chose que l'on ne peut ôter ici, c'est que ce livre nous offre le pulse, l'énergie, la vibration secrète que ces jeunes gens entrevoyaient dans les vapeurs du whisky et dans la fumée de la marie-jeanne, dans les notes concertées d'une trompette de jazz, dans l'amitié sincère offerte par un autre paumée ou par une fille de joie. L'espace d'un instant, en lisant ce roman, l'on touche à l'absolu, l'on effleure le divin : mais aussitôt nous repartons sur la route car ce n'était jamais là qu'un mirage, dont la source se trouve encore un peu plus loin.

 

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