Welcome to My Nightmare (1975, Alice Cooper)

Publié le par GouxMathieu

   Comme un certain nombre, j'ai appris l'existence d'Alice Cooper par une scène mémorable du film Wayne's World, où il est élevé au rang de divinité vivante du rock'n roll, tout en étant étonnant sachant de la civilisation amérindienne. Poussé par la curiosité, j'ai prolongé l'expérience : bien m'en prit, car cet artiste encapsule tout ce que je puis aimer dans cette musique.

 

   Si Dio demeure pour moi l'alpha et l'oméga du rock'n roll, l'artiste génial et incommensurable, Alice Cooper a quelque chose, dans mon parcours, du professeur respecté qui nous pousse vers la vocation. Sa stature superbe, ses grimaces profondes, sa scénographie élaborée et, bien entendu, ses mélodies entêtantes et surprenantes, ont su captiver l'imagination du jeune homme que j'étais, et de la personne que je suis depuis devenu. Si Dio est l'incendie pulsionnel, Alice Cooper est l'évidence magistrale tant tout ce qu'il produit relève de la beauté la plus grande.

   Welcome to My Nightmare, premier de ses albums sous son pseudonyme véritable et non sous le nom de son groupe, a les atours du cours introductif de première année. Le titre est comme un programme, un prologue à tout le reste, et effectivement : la première piste, renforcée par l'apparat du chanteur sur la pochette, est une sorte de magister dixit promettant un univers à des lieux du reste. Plus proche du jazz ou du blues doux que du métallique à proprement parler qui viendra plus tard, la transition presque historique qui s'opère ici nous mène en douceur vers un nouvel horizon.

   Le diable, la souffrance, la rage de vivre, la jeunesse, tout cela suivra ensuite, comme de bien entendu : mais malgré l'éclaté des compositions, il y a une tentation vers le concept album qui n'est pas sans me plaire. Plutôt, néanmoins, que de relier les pistes narrativement, elles le seraient ici thématiquement. À la fois renaissance et continuité, Welcome to My Nightmare joue l'ambiguïté entre un tableau solipsiste et un récit chorale, manifeste d'une nouvelle génération qui à compter des années 1970 réinventera la musique populaire.

   La figure même de l'artiste n'est pas sans mi-chemin. Sa voix oscille entre une douceur suave et un hurlement animal, son visage entre le clown blanc, tout en retenu, et l'auguste en excès : c'est d'ailleurs ici que le balancement proposé par Wayne's World, dont je parlais plus haut, prend tout son sens. On comprendra alors l'amitié du chanteur pour les figures multiples, la veuve noire ("The Black Widow") ou la lutte des générations ("Department of Youth"), la chose culminant même un peu plus tard, et ailleurs, avec "The Man Behind the Mask" qui accompagnera une aventure de Jason, protagoniste de la série de films d'horreur Vendredi 13, toujours dissimulé derrière un masque.

   Cet album se fait d'ailleurs curieusement mélodique pour quelque chose en appelant, nous dit-on, au hard rock ou au heavy metal. S'il est toujours des guitares déchirantes et des percussions sèches, on se risquera à siffloter "Some Folks" qui lorgne souvent du côté de Frank Zappa, ou "Only Women Bleed" que l'on jurerait avoir été écrit par les Beatles. C'est beau, c'est orchestral, c'est ciselé : c'est une perfection qui étonne toujours, quand bien même me serais-je depuis davantage approché du baroque et de l'inquiétante étrangeté. Malgré ses crânes en feu et ses larmes de sang, il y a un côté rassurant dans Alice Cooper qui nous pousse volontiers à le suivre avec raison, plutôt qu'avec passion.

   La différence, peut-être, tient en ceci : lorsque le rideau tombe, le spectacle est terminé. Au regard d'autres qui vivent identiquement à la scène et à la ville, Alice Cooper est avant toutes choses un homme de spectacle, un prestidigitateur qui jongle avec nombre de balles, mais finit toujours par les ranger une fois le numéro fini. Le tour plaît et on en ressort grandi, mais il s'agit ici moins de subsister une réalité à une autre, qu'à s'en échapper.

   Partant, il n'est point de honte à écouter Alice Cooper dans son fauteuil, comme d'autres le feraient de la musique classique. Les envolées nous transportent, mais le voyage est plutôt intérieur, les cheveux seront trempés mais non d'avoir été balancés ci et là, mais du bouillonnement sensoriel qui nous habite. Lui qui a toujours voulu montrer qu'il n'était pas "qu'un rocker", même si l'objectif est des plus honorables déjà, a, me concernant et tout du moins, rempli son pari et largement même, observant une hygiène de vie irréprochable, loin, certes, de cet esprit "sexe, drogue & rock'n roll", mais intelligent sur sa durée.

   Je ne saurais, pourtant, ériger cet album au-delà des autres : et s'il fut important dans mon parcours intime et ma rencontre avec cette musique, je le délaissais pour ses thuriféraires bien plus lumineux, de la même façon que l'on ne se rappelle, encore une fois, de ce professeur d'alors non pour ses propres qualités, mais pour la façon qu'il a eu de nous pousser dans la même direction. C'est alors toujours avec respect que je rentre dans ce cauchemar qui fut pour moi le début d'un rêve, dont je ne suis pas encore sorti.

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