Les Contes du Chat Perché (1943-1946, Marcel Aymé)

J'ai déjà eu l'occasion de le dire ailleurs, mais on ne choisit pas toujours ses amours. Si j'ai tendance à dire que, chez moi, la littérature a commencé entre le collège et le lycée, et avec Victor Hugo et Lewis Carroll, c'est oublier néanmoins une série animée, qui passait jadis sur la troisième chaîne : une adaptation des Contes du Chat Perché, que je continue d'aimer absolument.
Ma mère s'appelle "Marinette" ; c'était donc avec une certaine malice qu'elle suivait avec moi ces aventures, qui la représentait, fillette fictive, avec sa sœur Delphine, dans cette ferme plus rustique que la sienne ne l'était, mais néanmoins familière. Avec délectation, je goûtais quant à moi une adaptation, je le sus plus tard, de fort belle qualité d'un recueil que je ne lus, dans son intégrité, que des années plus tard.
Des contes, il s'agit bien de cela : si on pense, en France tout du moins, surtout à La Fontaine ou à Ésope, Marcel Aymé fait partie de mon panthéon éducatif. Les morales proposées, quand morale il y a, ne sortent guère de l'ordinaire et on ne sera pas surpris de les trouver. Mais c'est précisément dans les contes a-moraux, dans le premier sens du terme, que la beauté de l'écriture sourd, me semble-t-il.
Il y a là mon préféré, "Le problème", qui me fera toujours rire, avec les filles qui demandent l'aide de tous les animaux pour compter les arbres des bois voisins, croyant qu'il s'agit là du problème mathématique que le maître posait ; le plus touchant, "Les cygnes", avec la mort de l'animal qui n'a rien à envier aux plus grands opéras ; "L'Éléphant", qui est comme un plaidoyer sur le pouvoir de la volonté, et les conséquences néfastes de celle-ci.
Quand bien même ces saynètes ne seraient-elles pas aussi nombreuses que d'autres ysopets, et quand bien même éduqueraient-elles moins qu'elles n'amuseraient, je leur trouve encore une puissance littéraire certaine, une dimension propre, une force qui égale les plus grandes et les plus belles œuvres. Ce n'est certes pas Garou Garou, ce n'est certes pas La Jument verte ; mais le génie d'un auteur transparaît dans tout ce qu'il touche, et les Contes ne gâtent en rien la réputation de Marcel Aymé.

Même, je gage qu'ils gagnent à être découverts ou redécouverts. J'en ai lus, à des enfants et des adultes, pour les endormir ou les étonner ; je picore encore l'ouvrage occasionnellement, quand ma main tombe dessus par hasard, quand il m'arrive de faire les poussières ou de rectifier l'ordre de mes bibliothèques ; je plaisante encore avec ma chatte, à présent normande, qui fait pleuvoir parce qu'elle se lave trop l'oreille.
Il me semble que ces contes sont peu connus, du moins, leur réputation semble ne circuler qu'en des cercles fermés, sans jamais au-delà et sans toucher, malheureusement, les enfants, petits et grands, à qui ces textes plairaient. Il y a des modes, je le sais, et il ne suffit parfois que d'un professeur, d'une professeure, pour faire connaître à ses ouailles des miracles cachés. Il me plaît alors à croire qu'aujourd'hui encore, un enfant pleure la mort du cygne, s'étonne de la poule qui se prenait pour un éléphant, et sait, entre Delphine et Marinette, qui est la plus jeune, et qui est la plus blonde.

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