Aliens (1986, James Cameron)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a quelque chose de fascinant dans Aliens, à bien des niveaux : dans son départ forcené avec son épisode antécédent ; dans son message ; dans son style. Il demeure, quoi qu'il en soit, l'un de mes films favoris, dont les qualités grandissent même avec mes visionnages successifs.

 

   Il était sans doute périlleux de passer derrière le film inaugural, raison pour laquelle il faudra attendre longtemps pour voir venir une suite ; et la direction surprenante que celle-ci prit étonna bien des critiques et bien des commentateurs en son temps. Le rejet initial fut particulièrement fort de la part de l'intelligentsia ; on regrettait la lenteur et le huis clos terrible du premier ; on dénonçait une perversion d'une œuvre intouchable.

   Il est indéniable qu'Aliens ne tire de son origine que quelques noms et que quelques figures, et invente tout le reste : il n'a jamais eu la prétention de marcher sur d'autres plates-bandes, et ne s'est jamais dissimulé. Il y a sans doute eu ici quelques relents de classisme, une certaine élite reprochant que le très cultivé Ridley Scott cédât sa place au plus populaire, et au plus "Terminatoresque" James Cameron. Faux procès, qui empêcha d'apprécier les qualités, réelles, de ce long-métrage aux nombreuses prises de position.

   On notera, par exemple, le réinvestissement de la métaphore sexuelle du premier épisode. Je mettais en avant cette clé de lecture précédemment : il y avait dans Alien, premier du nom, toute une représentation du viol et de la pénétration forcée qui parlait à chacun. Aliens déplace cette métaphore, et explore la notion de parentalité et de maternité positive : Ripley devient mère d'adoption, protégeant Newt la fillette, face à la Reine Alien, autre figure maternelle, mais démoniaque, matriarche d'une armée d'individus anonymes.

   Conséquemment, si le film de Scott était une dépossession, celui de Cameron est une reconquête et ce dans un mouvement qui n'est pas sans rappeler son diptyque Terminator / Terminator 2. Ripley n'est plus une victime, elle va à présent au-devant de l'action, elle se bat, élabore des plans, survit et sauve : elle incarne une puissance magistrale. Dans un monde qui continue d'être dégenré, comme le montre encore le personnage de Vasquez, soldate définie certes par sa féminité, mais non enfermée dans celle-ci, Ripley réinjecte une caractéristique purement féminine et d'une façon incroyablement positive. Des traits qui, dans une perspective plus toxique des relations entre les personnes, seraient considérés négativement, telle l'empathie, la douceur, la prévoyance, deviennent des marques clés d'humanité face aux monstres que seraient les xénomorphes d'un côté, et le capitalisme de l'autre.

   C'est évidemment là l'autre plan magistral de cette œuvre, et que nous retrouvons par ailleurs de loin en loin dans les films du réalisateur : le regard plutôt cynique, acerbe, porté sur les entreprises, les magnats, les millionnaires. La critique parfois peut être maladroite, à l'instar du "méchant" du film, Burke, dont le nom indique déjà son caractère ; rappelons que Cameron est canadien, et que la langue française fait partie de son arrière-plan culturel premier : l'onomastique n'est donc pas entièrement perdue pour nous. Cette attaque est cependant, était cependant nouvelle à l'époque, atypique même, à l'encontre de tout ce que fera ultérieurement ce "cinéma reaganien" qui a été abondamment commenté : à choisir, on serait d'ailleurs plus proche de Carpenter que de Michael Bay.

   Par la façon dont les personnages sont motivés, et par cette approche résolument populaire, dans le sens premier du terme, de ses problématiques, on aurait ainsi tort d'inclure Aliens dans ce sous-genre mou des "films d'action décérébrés" comme on le disait en leur temps, et comme on l'entend dire encore parfois, coincé qu'il serait entre un premier épisode lent et horrifique et un troisième, charcuté certes, mais de même hautement symbolique. Aliens n'est pas un accident de parcours : c'est une vision intelligente, réactualisée, de la monstruosité primordiale de son animal totem qui a eu cependant le malheur, selon certains, de vouloir s'adresser au plus grand nombre, comme si c'était une faute d'être accessible dans sa sagesse.

   Il y aurait cependant une perversion ici, et je puis comprendre les réserves formulées : à trop vouloir plaire, on peut obscurcir et on prend le risque de faire s'arrêter son public à la surface plaisante des choses, sans trop les creuser. Personnellement, je préfère encore que la porte soit belle et invite à la visite, quitte à ce qu'on ne quitte point le vestibule, plutôt que de ne jamais pénétrer la bâtisse : on aura toujours un aperçu du reste. J'entends cependant le commentaire.

   Ici néanmoins, je le repousse avec force : car il me semble impossible, même sans glose, de passer à côté de tout cela. Difficile, ainsi, de ne pas voir Ripley autrement que comme une héroïne, et des plus réalistes qui plus est, et la dénonciation de la masculinité violente et toxique ; difficile de ne pas saisir la critique contre le libéralisme absolu ; difficile de ne pas ressortir de ce film grandi, même si petitement. Aliens est la face claire d'Alien, l'autre visage de la médaille : tout aussi légitime, et tout aussi indispensable.

   Pour poursuivre la lecture : analyse du film par Monsieur Bobine (Youtube)

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