Duck Soup (1933, The Marx Brothers)

Publié le par GouxMathieu

   Comme je l'évoquais quelques fois dans ce journal, il est des œuvres marquantes dans tel et tel pays, qui pour plusieurs raisons ne parvinrent point à pénétrer nos frontières. J'évoquais cela pour Dragon Quest, dans le jeu vidéo ; ou pour Weird Al, pour la musique. Pour le cinéma, rien ne me semble plus propice que les Marx Brothers, qui modelèrent un esprit dont on connaît les descendants, mais rarement les originaux.

 

   J'ai connu les Marx Brothers indirectement, comme nombre de mon pays et de ma génération je le présume. On voyait épisodiquement, dans tel dessin animé américain, mettant notamment en scène les Looney Tunes, une caricature de Groucho, son long cigare aux lèvres, sa moustache et ses sourcils grossiers dessinés au noir ; ou alors Pierre Richard, dans tel autre film, imitait avec un talent certain Harpo, ses klaxons et ses sifflets ; ailleurs, on voyait poindre le mou chapeau pyramidal de Chico.

   Parfois également, au détour d'une anecdote lue je ne sais où, je ne sais quand, j'apprenais que cette fameuse réplique, "You realize this war", prononcée de Bugs Bunny à Sam & Max Hit the Road émanait d'un de leurs plus célèbres films, qui donnera d'ailleurs son nom à un album du groupe Queen ; parfois encore des noms divers, A Day at the Races, Monkey Business, Animal Crackers revenaient me hanter. Hasard ou ironie, mais je rencontrai Hellzapopin' bien avant Duck Soup, curiosité qui aurait bien fait rire les intéressés par ailleurs.

   Il y a quelque chose de grimaçant dans Duck Soup, aussi dyonisiaque que The Great Dictator, tournant autour du même propos, était apollinien. Le premier est une nef des fous démesurée, prévenant, plusieurs années avant sa réalisation, la future guerre mondiale ; le second constate l'horreur arrivant, et cherche à philosopher. Rire libérateur contre rire savant, caricature fine ou bambochade salvatrice, il était difficile jadis de trancher, comme il est difficile aujourd'hui encore de choisir. Il serait hypocrite de détacher ces œuvres de leurs conditions de réalisation tant l'actualité a nourri et leur écriture, et leur direction pacifiste et anti-nationaliste ; mais il serait tout aussi hypocrite de les prendre comme de parfaites métaphores du temps tant beaucoup de choses leur étaient alors inconnues.

   Je défendrai alors volontiers le parti-pris de la médiocrité montaignienne, pour une fois, et choisirai de ne pas choisir. Plutôt, je fais le choix conscient de vider l'histoire au profit de la métaphore quand cela m'arrange, d'ignorer la métaphore pour célébrer le politique une autre fois. Je ne sais vraiment si cela est la preuve d'une belle œuvre, que de pouvoir la prendre comme cela  nous chante sans pour autant l'appauvrir ; je sais en revanche que d'une façon ou d'une autre, son parcours sera infiniment plaisant.

   Duck Soup est le dernier "épisode", si l'on peut dire, d'une sorte de trilogie animalière composée de Monkey Business et de Horse Feathers, et est comme le film de la transition entre ces premiers succès populaires et ce qui seront les chefs d'œuvre incontestés et incontestables de ce quatuor devenu trio, A Night at the Opera et A Day at the Races. On sent dans ce film la jointure presque achevée, tout est là : le cynisme jubilatoire de Groucho, président du conseil d'un pays imaginaire et totalement désaxé ; la méchanceté libératrice de l'opprimé qu'incarnent Chico et Harpo, espions malgré eux mais trouble-fêtes de naissance ; enfin, même Zeppo le bellâtre fait ici une dernière apparition, avant de quitter le métier d'acteur.

   Le fil directeur, socialement chargé, du film, puise dans une vieille tradition de la farce et de la comédie, celles où les petites gens finiront par triompher des odieux qui les envoient au front. La guerre s'achèvera, en fin de film, non par une signature, mais par une bombarde de fruits pourris sur un ambassadeur et une riche douairière ; juges comme généraux danseront une sarabande infernale menée par les frères Marx, bienheureux de voir se tortiller des grabataires médaillés ; comme souvent dans leurs films enfin, ce sont les faibles et les fragiles qui se révolteront, et les puissants et les musclés qui devront rebrousser chemin devant leur ténacité et leur intelligence.

   La scène du miroir, sans doute la plus fameuse du film et qui a, depuis, donné naissance à un nombre incalculable de reprises, de parodies et de citations, est comme le symbole lunaire et surréaliste des jeux symboliques à l'œuvre. On détruit le reflet pour découvrir un autre soi-même, on se contorsionne pour mieux lui ressembler, en vain : l'illusion sera éventée. Les arrivistes, qu'ils prennent l'apparence de Groucho ou d'un énarque, finiront dans ce monde toujours par avoir la monnaie de leur pièce, à moins qu'ils n'acceptent de s'associer aux masses laborieuses, Harpo ou Chico.

   On entend souvent dire que l'irrévérence, la gauloiserie, l'irréductibilité est surtout française ; voilà une autre preuve de notre orgueil mal placé. La barrière de la langue empêchera sans doute, aux non-anglophones, de goûter à certaines répliques, à présent de mes favorites, preuves que la caricature se pratique d'un bord à l'autre de l'Atlantique : "Don't look now, but there's one man too many in this room, and I think is you!" ; "I am a man of one word: scram!" ; "who you gonna believe, me or your own eyes?"... j'en passe, et des meilleures.

   Plus encore, la tradition du cabaret est vive ici, et la chanson qui inaugure presque le film, "Laws of my administration", est une truculente illustration du despotisme éclairé, qui tend toujours au dictat génocidaire : "The last man nearly ruined this place, / He didn't know what to do with it. / If you think this country's bad off now, / Just wait 'till I get through with it." J'encourage quiconque à se plonger dans ce numéro, d'un grincement intemporel et d'une drôlerie d'autant plus salvatrice que notre époque, comme toutes les précédentes à dire vrai, ne prête pas vraiment à rire.

   Faire l'expérience de Duck Soup, tout comme faire l'expérience des autres films des Marx Brothers par ailleurs, c'est pour moi, français, de langue maternelle française, bilingue depuis peu et ignorant depuis toujours, de découvrir comme les origines secrètes des choses. C'est la pièce du puzzle qui manquait pour expliquer, dans mon système, une partie de la culture comique américaine moderne. Par transpiration, ce savoir atteint mes propres gestes, nuance ma vision du monde, définit lointainement qui je suis aujourd'hui : sans lui j'étais incomplet, à présent je me sens plus rond, bien que perpétuellement branlant.

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