Le Typhon, ou la Gigantomachie. Poème Burlesque (1644, Scarron)

Publié le par GouxMathieu

   Ces dernières semaines, pour une communication que je donnerai prochainement, je me suis replongé dans l'œuvre de Scarron que l'on connaît surtout pour Le Roman Comique, et pour son Virgile travesti. Le Typhon, moins connu, mérite l'attention.

 

 

   Cette épopée est surtout citée, à ce que j'ai lu et compris, car elle est précurseur d'une notion qui fascina les gens du temps et qui étonne encore : c'est l'une des premières fois, dans l'histoire littéraire française, que l'auteur qualifiait son propre travail de "burlesque". Le terme est encore sujet à discussion, on ne sait trop comment le définir : si c'est un genre, si c'est un registre, si c'est sérieux dans sa légèreté, léger dans sa gravité. Ce qui est sûr, c'est que l'on s'amuse bien.

   L'épopée que le "fou de la Reine" nous conte ici est assez loin de ce qu'Ovide nous proposait. L'on reprend un épisode célèbre de l'antiquité, la Gigantomachie : après que les Olympiens, conduits par Zeus, ont tué les Titans, les voilà prendre ombrage des Géants, derniers sur-êtres parcourant le globe, pour en prendre le contrôle définitif. Chez Scarron cependant, la guerre est déclarée suite à un jeu de quilles : Typhon lança la balle trop fort, il détruisit les verres en cristal de Zeus, qui le prit assez mal.

   Le reste est, on s'en doutera, à l'avenant. Mercure vient voir les géants, et leur demande de remplacer la vaisselle avec du cristal de Venise ; les Géants ne l'entendent pas de cette oreille et pourchassent les Olympiens, qui doivent se déguiser en bête sauvage parmi les humains ; on ripaille et on donne de grandes plamussades, on jure et on boit beaucoup. Mais réduire le burlesque, ce me semble, à la simple gaillardise, me semble étrange voire malhonnête : il y a bien mieux ici.

   Car toutes choses égales par ailleurs, les Dieux et les Déesses de jadis se comportaient souvent ainsi : Zeus couche avec tout ce qui se bouge, se change en cygne ou en taureau ; Bacchus arrose de vin tout ce qui le mérite, le déguisement et la gauloiserie - si je puis dire - font autant partie de leurs attributs que la foudre ou le bouclier. Tout au plus, Scarron grossit le trait et anachronise la plume : mais il faudrait avoir l'honneur mal placé pour ne pas voir tout ce que ces antiquités sérieuses ont de rigolardes.

   Alors, bien entendu, peut-être que Le Typhon est moins abouti que les chefs d'œuvre ultérieurs, on fera confiance à l'histoire littéraire pour avoir en quatre siècles bientôt, retenu ce qui le fallait, mis de côté le reste : si Virgile et Garrigues sont venus jusqu'à nous, c'est bien parce qu'ils le méritaient. Il y a du génie, pourtant, dans cette Gigantomachie, peut-être plus baroque que classique mais, on le comprendra, moins abouti, plus laborieux qu'ailleurs. C'était un prodige naissant, non celui que l'on connaîtra.

   Le Typhon mérite le détour, on le trouve facilement en bibliothèque, même si rarement réédité de nos jours, peut-être qu'un docte nous le proposera dans toute sa beauté et avec un bel appareillage critique,  il me semble que cela manque aux collections récentes. Le poème se lit vite, il fait rire assez, il étonne souvent : c'est comme voir un enfant surdoué, qui grandira bientôt et accomplira tout, et que l'on aime à accompagner le long de son éveil.

 

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