The Guinness Book of Records (1955 — en cours, auteurs et autrices diverses)

Publié le par MathieuGoux

   Comme nombre sans doute, les records de tout ordre m'ont longtemps fasciné. Quel est l'oiseau le plus rapide, le cyclone le plus grand, qui a fait le plus long saut en parachute ? Cela donnait le tournis. On m'offrait parfois, quand j'étais petit, le fameux Guinness Book qui recensait ces records. Je les ai gardés.

 

   Il ne m'a pas fallu longtemps pourtant, même adolescent, même enfant, pour me rendre compte que cet inventaire était parfois douteux, trompeur même. Je me rendais immédiatement aux pages dédiées au jeu vidéo, comme elles existaient déjà dans les années 90 ; je lisais des choses qui me semblaient bizarres, sur les jeux que je connaissais assez ; je prolongeais mes suspicions sur l'intégralité de l'ouvrage sans, cependant, m'en détacher.

   J'ai comme l'impression que mon enfance était comme toute traversée par ces listes et ces trésors, par ces encyclopédies. Je lisais mes Tout l'Univers, on avait des Quid dans la bibliothèque, plus loin, c'était Encarta que j'avais dans mon ordinateur. C'était avant Internet, c'était l'âge des sources finies du savoir, où les mises à jour étaient annuelles, si jamais.

   C'est quelque chose, ai-je appris depuis, d'assez médiéval, cette idée des listes terminées, des encycliques, des index extensifs qui faisaient le tour absolu d'une question. Elle était résolue, c'était une chose achevée, on n'y revenait jamais. Malgré ses sorties annuelles, il y avait encore cette mystique pour le Guinness Book, quelque chose de définitif même si c'en n'avait que l'apparence.

   Il y a eu, depuis, des polémiques, nombreuses même, sur la délivrance de certains records et de certains diplômes. Des arrangements financiers, des conditions d'attribution bizarres, des méthodes de comptage à reconsidérer. La légitimité, surtout, du processus, est à revoir : y a-t-il, surtout, une autorité susceptible de donner de tels prix ?

   C'est quelque chose de très humain, peut-être, ancré dans notre compréhension du temps et du réel. On veut toujours laisser une trace, même les plus humbles et les plus modestes d'entre nous l'aimeraient, même si petitement, même si intimement. Mais le monde avance, tout bouge autour de nous, tout penche : rien ne reste toujours immobile, les montagnes tremblent si on les fixe trop longtemps. Les records seront toujours battus.

   Mais il y a une tranche d'intemporel dans ces livres, un instantané de la complexité de l'incréation. On ne prend qu'un profil, qu'un angle, qu'une ombre : une brise, et l'illusion se détruit. Mais cette illusion me plaisait, enfant. J'en suis revenu depuis, j'ai davantage compris que derrière la figure du record, il y a une communauté entière qu'il faut récompenser. C'est sans doute cela, grandir et maturer : voir la forêt derrière l'arbre qui la cachait.

 

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