Le Colonel Chabert (1832, Honoré de Balzac)

Publié le par MathieuGoux

   Il y a les grandes œuvres, éternelles et stellaires. Il y a les œuvres cultes, souterraines et telluriques. Et il y a les "petites œuvres", qui restent avec moi parce qu'elles sont humbles, parce que leur couleur est unique, parce qu'elles respirent comme elles le veulent.

 

 

   J'ai finalement peu parlé de Balzac dans ce journal, alors que j'ai dû traverser, une fois ou plusieurs, quasiment toute la comédie humaine. Illusions perdues a eu cette chance, mais c'est que j'y reviens constamment et je me suis longtemps identifié à Lucien ; mais Hyacinthe est peu derrière, et plus je vieillis, plus j'y repense.

   Je ne sais pas vraiment pourquoi, à dire vrai ; peut-être parce que j'ai une peur panique — même si la chose s'améliore ces années dernières — de l'administration, des formulaires et des contrats. Ce sont des documents que je ne parviens pas à parcourir et à lire totalement ; qui m'enfargent comme un forçat ; qui cherchent toujours à me tromper.

   Peut-être aussi le roman puise-t-il dans de vieilles peurs d'enfant, de disparaître et de ne jamais être retrouvé, ou bien d'être retrouvé différemment. Car il y a un peu de cela, nous sommes toutes et tous des vaisseaux de Thésée : nous nous remplaçons petit à petit, notre esprit tourne lentement, nos gestes et nos habitudes se déplacent. Qui pourrait se revoir à dix ans, à quinze ou vingt, et plus tard encore, et se dire qu'il n'a en rien changé ?

   Je suis devenu chauve ; je ne caresse plus mon chat de la même façon ; je me suis mis à aimer les tomates crues et à ranger mes chaussures. On pourrait douter ; et il est sans doute légitime que la veuve Chapotel doute, indépendamment de la situation qu'elle perdrait. Le réel est souvent moins vrai qu'on ne le croie, le risque plus grand que la patience. On devient toujours étranger, étrangère à soi-même.

   Il y a cette scène, à la fin du roman, quand on est à l'hospice du Bicêtre où Chabert finira ses jours. On le voit de loin, il a un bâton. Il trace des figures sur le sable, il dessine des arcs aériennes, il semble heureux. Cela m'a toujours étrangement surpris. Les romans de Balzac, on le sait, rarement se terminent parfaitement bien ; et là encore, on peut sans doute en dire de même, Chabert n'aura jamais gain de cause.

   Et pourtant, bizarrement : il y a une tendresse bizarre, une paix et un calme qui me parlent. J'ignore si Balzac voulait véritablement finir son roman sur un doux-amer, si sa plume était entièrement animée par la déception et les désabus. Mais en le relisant à l'instant encore, j'y vois une fin heureuse. Le bonheur est là, sans doute : dans les changements de la destinée qui nous traversent, et auxquels on ne s'oppose jamais.

 

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