Bérénice (1670, Jean Racine)
Je ne pouvais faire guère autrement que parler de la pièce que je juge comme étant la plus touchée, la plus juste, la meilleure de toutes ; celle dont la lecture, hallucinée, alors que je n'étais qu'au collège, fit autant pour moi que tous les volumes de calculs différentiels réunis.
Quelques mots peut-être, pour ceux qui ne saisiraient qu'avec distance l'intrigue.
À Rome, en l'an 79 de notre ère, Titus, fils de feu l'empereur romain Vespasien, grand homme s'il en est, revient victorieux d'une longue campagne en Judée. Dans sa fougue, ramène-t-il avec lui deux trophées : son grand ami Antiochus, confident et chef de guerre, et surtout Bérénice, Reine de Judée, dont il est fortement épris.
Leur amour est réciproque, mais, hélas, deux écueils viennent ombrager l'hyménée : d'une part, l'amour-passion qu'Antiochus ressent pour Bérénice, amour non partagé. Pendant plusieurs mois il se risque ; doit-il avouer sa flamme et perdre l'amitié de Titus, ou bien se taire mais supporter de la voir, chaque jour, inaccessible ? Titus, d'autre part, sait que Rome, par son passé, n'acceptera jamais un Roi ou une Reine sur le trône. Jamais Bérénice ne peut espérer l'épouser. À son tour, que doit-il faire ; choisir l'Amour, ou le Pouvoir ? Il aime Bérénice, mais reste fils de Vespasien...

Pièce atypique du dramaturge, redécouverte de notre temps surtout, j'apprécie son travail plus que de raison pour plusieurs motifs. D'une part, son talent à construire une intrigue "à partir de rien". Contrairement aux autres pièces de l'auteur, ou même de Corneille pour rester dans le siècle, aucun Deus ex Machina, aucun renversement. L'intrigue, telle que présentée, est telle et ne subira aucune vaste surprise. Quand le rideau se lève, le ressort, bandé, se déploie lentement jusqu'à l'issue tragique. Tout le drame se joue sur cette seule question : qui agira le premier ? Antiochus, destiné à avouer son amour et à quitter Rome dans le même élan ? Titus, avouant à sa chère qu'ils doivent fuir Rome et renoncer au pouvoir, ou bien l'adjurant ? Bérénice, montrant sa joie à Titus, l'amenant à lui révéler les "dessous" de la vie politique romaine ?
Par la suite, un autre élément ne manque pas de surprendre. Bérénice, contrairement à Phèdre, à Brittanicus, à tant d'autres, ne meurt pas. C'est que sa disparition, moins physique que psychologique (n'ayons pas peur des anachronismes !), est bien plus terrifiante qu'un simple meurtre ou un suicide hors de scène. Sa destruction se fait sous nos yeux, en une dernière scène wagnérienne, terrifiante, où pour la première fois les trois protagonistes sont enfin réunis.
Enfin, peut-être la résomption formidable en un seul mot : "Hélas !" ; le "Hélas" des Rois et des Empereurs, destinés à servir d'exemple à l'univers entier ; le "Hélas" de l'amant épris, qui comprend que jamais son aimée ne sera sienne ; le "Hélas" de la fatalité, du fatum qui s'abat comme une cloche de plomb sur ce "palais à volonté".

Lire Bérénice demande bien plus de sang-froid qu'il n'y semble. Il convient du reste de ne pas en faire une lecture silencieuse, mais à haute voix, mieux, de la voir représentée. Pour peu que l'alexandrin ne soit glissée et non marquée, car Racine connaissait sa banque, la tension est palpable. Trois fois l'aurai-je vu, trois fois ai-je pleuré. Cela vous prend le coeur de bas en haut, vous le secoue et le presse. On ressort plus triste et plus résigné que jamais. On se surprend à étudier l'histoire, n'y avait-il pas une autre issue ? Certes, non.
Les choses restent ce qu'elles sont, toujours. Le propre de la tragédie est encore de voir un fil se dénouer doucement, sans accroc, tout juste parfois une onde plus forte qu'une autre. Et tandis qu'à plusieurs moments, il semblait possible de choisir entre deux chemins, on s'aperçoit le dernier acte achevé que ce n'était qu'un leurre malin.

Un grand classique, peut-être plus grand de nos jours qu'aux siècles passés. Plaisir ineffable de la distance et du temps, des nains sur les épaules des géants ; profitons-en. Dans deux cents ans, nos descendants se moqueront, peut-être sans la même élégance, de nos goûts et de notre justesse.
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