Minimal (2006, Manu Larcenet)

Publié le par GouxMathieu

    Une série de Manu Larcenet fut parmi les premières de la section "BD" de ce blog ; je n'ai pas depuis reparlé de lui. Pourtant, et sans en être un fanatique absolu, je suis régulièrement ses projets, que ce soit ceux menés seuls (Blast) ou avec un compère (Les Cosmonautes du futur, Le Retour à la terre...). C'est cependant de Minimal dont je veux ici parler, "one-shot" qui ne doit pas être des mieux connus.

 

 

   À l'origine, Minimal fut une série parue en feuilleton dans Fluide Glacial. C'était, pour ainsi dire, un "journal dans le journal", de la même façon que l'avaient fait, jadis, Franquin et Yvan Delporte avec Le Trombone illustré dans le Journal de Spirou. Cinq ou six pages, isolées du corps du magazine, entièrement écrites, dessinées par Manu Larcenet. Le principe fondateur, s'il en est, est le suivant : Minimal se présente comme une revue "d'avant-garde" publiant les œuvres de dessinateurs expérimentaux venus qui des Amériques, qui d'Asie, qui d'Afrique, où l'humour cru et froid tranche avec le dessin soigné ou, au contraire, s'accorde avec son négligé.

   Ce projet, qu'on imagine volontiers pensé ou du moins partiellement construit avec l'aide de certains amis, Ferry, Lindingre ou Trondheim, demandait à l'auteur de varier autant que faire se pouvait les approches, les styles, les tons. L'on pouvait avoir des images seules avec un cartouche, qui peuvent faire penser au Saturday Morning Breakfast Cereal ; des bandes qui prennent place dans des mondes féériques rappelant Peyo ; des romans-photos ; d'autres choses encore.

   L'album n'est pas, je tiens à le dire cependant, à mettre dans toutes les mains. Si j'ai grandement apprécié son ton et son humour, ils peuvent choquer certains tant rien ne semble tabou. Par endroit, l'on croit même lire des réminiscences de Hitler = SS, et on sait ce qu'il est advenu de ce dernier ; et, globalement, Reiser et Vuillemin transpirent par tous les pores de Minimal. Cette facilité avec laquelle le gag, féroce et cru, jaillit, est proportionnelle à sa violence : et de la pédophilie au racisme en passant par l'absurdité des conventions et le dérisoire de l'existence même, le rire se fait souvent jaune, noir, libérateur.

   En marge des planches initialement parues dans Fluide Glacial, Minimal se complète, dans cette version album, d'une belle introduction narrée et d'autres dessins encore, recalés par la rédaction car pas assez "novateurs", l'occasion de tracer, en creux, une réflexion sur "l'art séquentiel picturo-narratif", ses vices et ses vertus, ce qui n'est pas sans rappeler certaines histoires de Monsieur-le-Chien, par exemple, bien que Larcenet utilise davantage la sourdine et le bruit de fond que ce dernier.

   De la même façon que Le Trombone illustré réfléchissait, comme n'en ayant pas l'air, sur son art et sa pertinence, il est possible de lire Minimal comme une immense pensée sur la bande dessinée et son "message", ses limites, ses grandeurs, ses échecs, sa place dans le paysage culturel et ses revendications.

   Ou, de même, on ne peut le lire que comme un recueil de blagues vicieuses et délicieuses, sans s'en excuser. Mais c'est là encore, et j'en ai toujours été persuadé, la marque d'une grande œuvre. 

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