Scrubs (2001 - 2010, Bill Lawrence)

Publié le par GouxMathieu

   Si je me souviens bien, il existait au Moyen-Âge quelque chose comme "la théorie des âges". Grossièrement, l'on se figurait la vie d'une personne comme un voyage que l'on effectuait dans un pays inconnu. Il était alors possible d'associer un endroit à un temps : la naissance et le début du trajet, l'enfance et l'exploration des alentours, l'âge adulte et les pérégrinations aventureuses, la vieillesse et le retour au bercail. J'aime à associer, à cette exploration géographique, une exploration culturelle : je l'ai dit auparavant, il est des œuvres d'enfant, il est des œuvres d'adulte. Scrubs me serait, ici, une œuvre d'adolescence et de transition.

 

   Je n'ai jamais été un bien grand amateur des séries médicales, les Urgences, les Gray's Anatomy, les Dr. House. Allez savoir pourquoi ; peut-être n'aimé-je pas autant la vue du sang, peut-être que ces événements me semblent par trop réels, ou étrangement par trop exotiques parfois. Il est une exception cependant, cette série en particulier : c'est que je l'ai vu par un autre prisme, et que l'univers hospitalier n'était pour moi qu'une toile de fond, qu'un décor agréable mais interchangeable ; ce sont les personnages, dès lors, qui attirèrent toute mon attention.

   Pour celles et ceux qui n'auraient eu que très vaguement vent de cette série, que je la résume succinctement : nous suivons là plusieurs internes en médecine tout au long de leur premier contact avec les patients de l'hôpital du Sacré Cœur. Les choses sont difficiles, tant le travail est prenant et tant les patients sont exigeants : mais au terme de leurs parcours, ils deviendront chacun de brillants praticiens, dédiés à l'exercice de leur passion véritable.

   De tous les personnages qui peuvent émailler cette série, c'est sans surprise que je désignerai les deux qui ont toujours été mes préférés : J.D. tout d'abord, le protagoniste incarné par Zach Braff, et le Janitor, joué par un Neil Flynn absolument brillant et qui redéfinit, à chacune de ses scènes, le sens de la comédie. J'aime à considérer ces deux personnages comme les deux faces d'une même pièce de monnaie, et on apprendra qu'initialement, le plan des auteurs était de faire en sorte que le Janitor soit une illusion, une projection de l'esprit malade de J.D. dans son monde pour le torturer ; si la chose évolua dans une autre direction, il n'en reste pas moins que cette lecture primordiale est encore d'actualité.

   D'un côté, J.D., constamment en recherche d'affection et d'approbation comme je pouvais l'être au moment où je regardais la série : je quittais à peine ce paradis sucré de l'enfance, entrant maladroitement et piteusement dans l'âge adulte, et je ne cherchais rien de plus que le regard de mes pairs, quelques mots rassurants, une accolade. Tout comme J.D., je rêvais éveillé : et les vignettes oniriques, très drôles et désaxées, désabusées et enchantées, qui ont fait le succès de la série m'étaient bel et bien connues. Je rêve moins, ces jours-ci : mais le peu est incroyablement plus intense, comme on pouvait s'y attendre.

   Le Janitor, quant à lui, serait la face obscure de cette tendance irréductible, le retour à l'ignoble réalité : si J.D. appartient surtout à un monde de songes, le Janitor, considéré uniquement par sa fonction et son métier, appartient résolument au monde réel. Cela n'est pas sans jeux avec la marge ; et autant le premier, étant docteur, est confronté aux violences, aux morts, aux maladies, aux drames bref, à l'Homme dans tout ce qu'il peut avoir d'humanité, autant le second, débarassé - jusqu'à un certain point - des responsabilités pesantes de ceux qui jouent avec les corps, s'invente et se réinvente des vies et des familles, des mondes étranges parfaitement séparés de la réalité une fois sa journée de travail terminée.

   Aussi, si les deux figures sont indubitablement opposées et complémentaires, c'est prudemment qu'il faut leur attribuer qui la lumière, qui l'obscurité, qui le loin, qui le proche : et je gage que deux personnes, regardant le même épisode où ces deux acteurs se confrontent, auront des avis fondamentalement opposés. J'ai déjà dit que c'était là la marque d'une grande œuvre, je n'en démords point : c'est lorsque les avis s'opposent sur la même matière, sans s'exclure néanmoins mais en se complétant toujours, que la vérité se fait plus belle encore.

   Scrubs restera alors, pour moi, cette tentation du balancement, que je n'ai jamais totalement abandonnée, ce passage chaotique et douloureux à l'âge adulte, douloureux dans ses échecs, mais douloureux de même dans ses succès car ils nous prouvent aussi qu'il n'y a aucun retour en arrière possible. Le parcours de J.D., quelque part également celui du Janitor, sera finalement positif, même si les dernières images de l'ultime épisode, projetées comme un film de famille et montrant son avenir paisible et éprouvant, font toujours regretter les choses passées.

   Je n'irai pas jusqu'à dire que ce fut comme un guide ou un mentor, un maître : parfois, tout ce qu'un épisode m'apporta, ce fut de m'aider à relativiser certains événements de mon existence, et cela fut bon. Comme je le disais : parfois, il ne suffit guère qu'un mot doux, ou un bras autour d'une épaule, pour que tout aille immédiatement mieux.  

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