The Matrix (1999, The Wachowskis)

Publié le par GouxMathieu

   Les Hommes ont la mémoire courte. Un truisme peut-être, mais c'est bien là ce que je ressens : voici un film qui, il y a quinze ans à peine, était sur toutes les bouches, dans tous les yeux, créait une révolution ; le voilà oublié et moqué, vilipendé. Je ne suis pas comptable, je ne ferai donc point de bilan : je veux juste évoquer, comme à mon habitude, ce que fut Matrix pour moi, et ce qu'il est encore.

 

   Immédiatement, prêtons le flanc aux critiques et avouons : oui, l'histoire originelle n'est pas originale et puise abondamment dans tout un fonds fantastique connu des habitués ; oui, les effets spéciaux existaient auparavant, bien qu'ils furent ici exploités d'une nouvelle façon ; oui, l'histoire est étrange et fait peu sens, même, paraît imbécile à seconde vue ; oui, les acteurs cabotinent souvent et peinent, sans doute, à convaincre. Et pourtant, Matrix demeure un grand film, moment de grâce où, comme qui dirait, le tout est supérieur à la somme des parties. Nul besoin ici de faire appel aux termes de révolution ou de vision créatrice : ce qui se passe ici est, à ce qu'il me semble, d'un tout autre ordre.

   Quelque part, il y a là quelque chose de Casablanca, comme le chantait Umberto Eco : tout y est si ridicule, si stéréotypé ou, inversement, typé au plus haut point, qu'une étrange alchimie s'observe. Cet univers fictionnel devient étrangement solide et efficace, comme si l'ivrogne qu'il était, à force de tituber et toujours en mouvement, ne pouvait être poussé d'une chiquenaude pour sombrer dans le caniveau. Matrix c'est, avant et surtout, la certitude d'avoir raison alors que tout se ligue contre lui.

   Même à l'époque, ce me semble, personne n'était réellement dupe. Certes, il en fut qui prirent réellement au sérieux ces histoires de complot mécanique, qui s'émerveillèrent des scènes d'action - efficaces, au demeurant, mais Tigre et Dragon arriverait bientôt -, qui considérèrent la philosophie de la chose. Mes souvenirs sont bien moins studieux : mes amis de collège se gaussaient déjà de tout cet environnement et nous ne retenions, au mieux, qu'une réplique ou un geste avant de revenir vers quelque chose de plus enlevé.

   Mais malgré nous, nous y revenions et toute cette année 1999 fut occupé par le film : il y avait là comme un mystère, dans le sens religieux du terme, qui nous étonnait profondément. Comme si nous désirions trouver la clé, comme si nous désirions comprendre quelque chose qui n'existait pas, il y avait là un meurtre sans assassin. Le film fait partie de ces œuvres, la série télévisée Lost fera de même, qui aiment à faire croire qu'ils sont bien plus profonds qu'ils ne sont réellement. La magie de Matrix, c'est que nous y croyions, quelque part ; et l'esthétique nous plaisait tant elle faisait rentrer dans la culture populaire ce qui était alors encore caché du nombre.

   Ces manteaux de cuir longs et noirs, ces lunettes de créateur vissées sur les nez et ces gestes précis et minutieux, le decorum faisait mouche et il est encore d'intérêt. Les caricatures sont bien entendu passées par là, l'arrière-plan sado-masochiste n'a pas fini de faire jazzer, surtout compte tenu de la personnalité sulfureuse des réalisateurs. Mais c'est précisément là, dans ce génie, c'est précisément là, dans ces choix, que se terre l'immortalité du film. Il est des cinéastes qui allient brillamment la profondeur narrative et la couleur vive de l'univers, j'en avais déjà parlé ; il en est qui font le choix de l'un, ou de l'autre.

   Matrix fascine, car infiniment creux et infiniment riche : à l'instar de ce bibelot de maître, cher par son inutilité, on le pose sur un guéridon et on l'admire en chemin, en allant de la chambre à la cuisine, de la cuisine au salon. Nul ne songerait à l'enlever : il est si criard que sa place est nulle part, raison pour laquelle il peut échoir partout. C'est en ce sens qu'il fascine : loin d'être un ovni compte tenu de sa réputation, loin d'être un chef d'œuvre compte tenu de ses erreurs, sa futilité est son importance. Étrangement, on le retiendra ; étrangement, il restera, pour des raisons qui nous échappent. Pour la première fois ici, sur ce blog, voici une œuvre qui m'aura forgé, sans que je ne sache précisément où ou comment. Il est des choses qui passent, il en est qui restent. Les années passent, Matrix demeure, tel un soleil d'hiver : glacé et lointain, mais éclairant de sa froide lumière nos corps blêmes heureux d'avoir, à défaut de chaleur, un peu de clarté.

 

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