Dr. Slump (1980 - 1984, Akira Toriyama)

Publié le par GouxMathieu

   Souvent, il est des œuvres qui écrasent toute une vie de travail, tant en amont qu'en aval. C'est ainsi : on pourra crier à l'injustice, on exercera surtout sa sagacité. Avant, tout est en germe ; après, tout est en souvenir. Si Toriyama est surtout connu pour ses super-guerriers, on aurait tort d'oublier qu'auparavant, dans un village pingouin, une petite androïde facétieuse traça, indélibiles, les jalons d'un succès qui aujourd'hui encore ne faiblit guère.

 

   Un regard superficiel et léger trouvera finalement peu de choses communes entre ces histoires ; peut-être, si, pourra-t-on arguer, dans la première partie, lorsque Goku rencontre Aralé, il y a bien quelque chose, cet humour léger dirigé vers les petites culottes et les excréments, ces prouesses magistrales, ces sauts monstrueux... Mais ensuite ! Rien de plus distinct. Peut-être pas, répondrais-je : si l'on y regarde bien, les différences sont surtout de l'ordre du registre, et encore, tout est sujet à discussion.

   Car force est de reconnaître qu'il y a partout une fascination pour les machines et la robotique, les engrenages, les tuyaux et les moteurs ; pour les extra-terrestres, l'ailleurs, ce qui vole haut et loin, si haut et si loin que l'horizon n'est plus une excuse ; pour les transformations, tout étant toujours soumis au changement, à l'amélioration, à la métamorphose. Certes : ici, l'on cherche à voir une culotte aux fraises ou à faire apparaître Godzilla et là, on sauve le monde connu d'un cataclysme absolu. Mais, en définitive, ne sont-ce pas là, dans un cas comme dans l'autre, des fantasmes enfantins ?

   Dr. Slump serait à la lumière ce que Dragon Ball serait au crépuscule : tandis que, progressivement, les héros gravitant autour de San Goku deviennent de plus en plus graves, de plus en plus impliqués au point qu'il faille, coûte que coûte, les prendre au sérieux, Aralé et sa bande se font de plus en plus distraits et finissent, constamment, par oublier ce qui les motivait de prime abord. Dragon Ball, si je peux me permettre ce mot, est centripète, vertical comme je l'avais observé jadis, s'élève et se concentre infiniment ; Dr. Slump est centrifuge, spiralaire, s'éloigne constamment de son point de départ jusqu'à ne devenir qu'essence ou musc.

   Il n'est pas interdit, quelque part, de voir la jeune Yotsuba comme une image d'Aralé, toutes choses égales par ailleurs : il y a effectivement une curiosité et une énergie que l'on retrouve et chez l'une, et chez l'autre. S'il semble, à ce que je crois, évident de présenter Astro Boy comme une inspiration directe de l'auteur -- le début de l'histoire donnant clairement dans la parodie --, Aralé ajoute à ceci une tendresse et une bienveillance qui réchauffent le cœur. Tout comme le parcours de Yotsuba&, celui de Dr. Slump remplit l'âme d'une certaine joie lente et tranquille, d'une beauté sereine qui fera penser à ces derniers jours d'été, chauds et lourds, à ces printemps humides et frais encore, à l'automne rouge et ocre des paradis perdus de l'enfance.

   Bien entendu et à côté de cela, il y a une scatophilie puérile et imbécile, un érotisme d'adolescent qui ne saurait quoi faire si une femme nue s'offrait à lui dans son lit, des jeux de mots terribles qui nous renvoient aux heures les plus sombres de notre histoire comique. L'on aurait tort -- j'aurais tort ! -- de laisser de côté cet aspect de l'œuvre : il lui est essentiel. Il lui donne sa couleur et son intérêt, la distingue parmi toutes les autres. Car que finit-on par retenir de Dr. Slump ?

   Un professeur obsédé et solitaire ; un angelot à l'appétit démesuré ; des extra-terrestres qui ne savent pas calculer ; un renard protéiforme et mythologique ; une professeure aux petites culottes colorées ; et un robot à la figure de petite fille, douée d'une force surhumaine et démesurée, qui ne souhaite que rire et s'amuser. Il n'en fallait pas plus pour construire l'un des mangas les plus drôles de la création et qui fait regretter, parfois, que les super-guerriers se prennent autant au sérieux.    

 

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