Antigone (1944, Jean Anouilh)

Publié le par GouxMathieu

   L'on peut rentrer en Littérature comme d'autres rentrent en religion : une absence, une épiphanie, une promesse suffisent pour cela. Mon histoire de lecteur s'est construite lentement, une découverte après l'autre : si je dis souvent que les Essais ou qu'Alice au pays des merveilles furent des étapes d'importance, je n'oublie pas l'Antigone d'Anouilh, qui me fascina sans précisément, alors, le comprendre totalement.

 

 

   Comme nombre de collégiens de mon âge, mon professeur de français me fit découvrir, jadis, cette pièce comme représentante, je le présume, d'une certaine forme de tragédie classique. Certes, cette œuvre puise son inspiration dans Sophocle, et dans ce puissant mythe d'Œdipe qui ne cesse de captiver l'esprit tant il embrasse tout ce qui le terrifie, sorte de croque-mitaine symbolique qui ne pouvait naître que des ombres tordues de la nuit primitive ; mais cette Antigone ne saurait être classique dans la mesure où sa résolution s'installe dans une moche modernité.

   Il ne fallut pas longtemps aux spectateurs, en ces temps d'occupation allemande, pour comprendre que cette adolescente qui refusait d'obéir à son oncle, et qui voulait absolument enterrer son aïeul avec les honneurs dus à son rang, représentait la Résistance lourde à l'envahisseur et la révolte qui grondait dans les cœurs et les têtes. De la même façon que le mythe incestueux en appelle à toute une peinture d'interdits, Antigone rappelle à chacun l'impérieux besoin de se liguer face à l'oppression.

   Je mentirais si je disais que c'était ainsi que je compris alors la pièce. Oui, je la comprenais et je comprenais ceci pour plaire à mon maître dans mes dissertations ; mais je lisais autre chose. En cet âge étrange où je ne voulais ni viande, ni poisson, où mon corps et mon esprit n'étaient d'accord que pour se rompre, je ne pouvais m'empêcher de lire Antigone comme une plongée dans le drame adolescent. Longtemps me suis-je appesanti sur cette réplique, à présent fameuse : "Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse !" Première fois, de ce que je puis me rappeler, où je compris que la Littérature permettait de nous apprendre ce que nous savions déjà.

   Car Antigone n'est pas une femme, mais ce n'est plus une enfant. Aux côtés des grandes héroïnes, les Médée, les Bérénice, les Phèdre, il y a là une passion qui ne peut se réduire à la perversion des valeurs, ou à la recherche de l'absolu. C'est une construction morale, c'est un édifice éthique qui s'élabore et, comme toujours, le bâtiment est entier et courageux, ne fera aucun compromis. Maintenant, je ne peux m'empêcher de voir du Cordélia en Antigone, je l'ignorais pourtant jadis ; avec le recul, cela est évident et cela fait d'Anouilh, bizarrement, un auteur plus proche de Shakespeare que de Corneille, du moins dans la façon dont je classe les choses.

   Il est une autre étrangeté, à ce qu'il me semble, c'est le monotone de l'écriture. Non qu'elle soit ennuyeuse : je prends ce terme réellement dans son sens premier, c'est-à-dire que l'on n'entendra ici et surtout qu'une seule voix. La tragédie pourtant, de ce que je puis en connaître, est un texte chorale où deux voix, sinon plus, ne parviennent jamais à s'accorder. C'est précisément parce que notre esprit balance d'une mélodie à l'autre que la tragédie se noue : chaque voix a ses raisons, et chaque raison à ses partisans.  Antigone, ce me semble, est d'une autre farine.

   Car Créon est un tyran, et sa tyrannie n'est point aimable ; certes, Ismène et Hémon sont là, mais leurs voix chantent en canon avec celle de leur sœur et fiancée ; les autres ne s'expriment point. Il n'est sur scène qu'Antigone, et c'est elle seule la source de ses malheurs et de son salut. Chez Racine, chez Corneille, chez Shakespeare, c'est la pression de l'autre qui crée le malheur. On impose aux gens de faire, et c'est cette action qui les perd. On impose à Antigone, pourtant, de ne rien faire : et c'est son action encore qui la perd.

   Mais que de nuances ici ! Si, à jamais, la tragédie est le drame de l'action, et que c'est cette action qui délivre le malheur, Antigone est plutôt le drame de l'inaction, de l'attente et de la couardise. Ne rien faire, c'est être sauvé certes, mais moralement coupable ; agir, c'est sauver sa valeur, mais périr de la main du despote. Et si cette observation fait bien de la pièce une ode à la résistance, pur produit de son zeitgeist, elle en fait également une étude étrange de la mort de l'enfance.

   Car l'enfant, à ce que je puis comprendre, est un être d'action. Il n'a pas encore incorporé cet ennui ou ce besoin de distraction qui lui fait fuir la mort : il ne la connaît pas encore. Alors, le voilà entièrement libre et entièrement dédié à ce qui l'entoure, le voilà agir sans conséquences et créer des mondes sans penser à l'avenir. Bientôt, ces choses viendront et bientôt l'absurdité de sa condition le frappera : mais l'adolescence le troublera surtout.

   Car cette étape intermédiaire de ne pas être seulement un changement biologique : c'est aussi un changement moral et éthique d'une ampleur sans précédent. L'être passe de cette inconséquence infantile à l'étrange enchaînement des événements de l'ère adulte ; ses gestes à présent influencent son environnement, les gens qui lui sont proches, les parents qu'il adore ; il ne peut plus être égoïste. Cette déchirure, car c'en est une !, doit effrayer. L'on dit alors souvent des adolescents qu'ils sont nonchalants, faignants, faibles : sans doute sont-ils prudents. Après tout, quel meilleur moyen de ne faire aucun mal que de ne rien faire ?

   Antigone, alors, d'être la plus grande des adolescentes, moralement tout du moins ; à cette absence, elle répond par la présence parfaite. Elle n'a pas l'âge de la mesure cependant, elle est absolue et agit telle une enfant, pour une valeur adulte pourtant. Dans cet entre-deux, elle a choisi sa propre perte : et ce faisant, devient davantage qu'une héroïne tragique. Elle devient modèle d'une liberté crue, absolue, terrifiante, existentielle avant l'heure, absurde dans son amour ; et, pour moi, un modèle de jadis, dont je me rappelle toujours avec grande tendresse. 

 

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