Mekanïk Destruktïw Kommandöh (1973, Magma)

Publié le par GouxMathieu

   Dans la partie musicale de ce blog, j'ai parlé d'expérimental ; j'ai parlé de rock'n roll ; peu de progressif, finalement. Réparons ici l'injustice, et parlons d'un des albums français les plus cités, la composition magistrale de Magma et ce bien que les exégètes ne le considèrent pas toujours comme un parfait représentant de leur travail.

 

   Je ne saurai dater précisément ma première rencontre avec Magma, l'un des plus grands groupes de rock progressif non seulement français, mais mondiaux je présume, et premier et éternel représentant du "Zeuhl", genre mélangeant rock'n roll, jazz et chant. Comme l'on sait, en visitant les divers liens, à quel point j'aime et le premier, et le second, et le troisième, on ne s'étonnera guère en lisant que je tombais immédiatement amoureux. Il y avait là comme un signe du destin, un éclair au premier regard : et bien plus tard, le fatum de signer encore puisqu'à Prague, en compagnie d'amies et alors qu'on me faisait découvrir l'une de ces tabagies perdues dans un immeuble anonyme, je découvrais un sanctuaire dédié quasi exclusivement à ce groupe.

   C'est un amour exclusif cependant, et il est difficile souvent de faire aimer Magma à ceux qui n'auraient pas été, jadis, initié, au cours d'une bacchanale interdite. On a là, quelque part, la conjonction de tout ce qui peut être difficile en termes de musique contemporaine : la complexe construction du progressif, qui en appelle peut-être davantage à King Crimson qu'à Frank Zappa, l'élégance discrète du jazz de Miles Davis ou de Benny Golson, le chant lointain des choeurs d'hommes et de femmes qui nous rappelleraient un choryphée psalmodiant dans une nouvelle langue, inventée pour l'occasion.

   De tout cependant, Mekanïk Destruktïw Kommandöh est sans doute le plus accessible, et ce sans doute pourquoi les fanatiques de la première heure le rejettent, comme s'il était interdit aux profanes de découvrir le mystère sans difficulté et, pour ainsi dire, avec douceur. La simplicité est néanmoins ici toute relative : mais soyons honnêtes, et disons qu'on en aura volontiers pour son argent. 

   L'album nous fait volontiers rentrer tranquillement, au moyen d'une narration - en français - posant le cadre : des Anciens, des extra-terrestres, des énergies cosmiques... Selon, on évoquera Lovecraft, Giger, voire Poe, et on se délectera de ce fantastique de l'Umheimlich qui explosa à la mie du XXe siècle et dont les échos nous parviennent encore aujourd'hui. Mais passée cette introduction, nous voilà confrontés à une dense musique, mécanique et biologique à la fois, délétère et d'épiphanie : un harmonieux oxymoron qui condense, sans le dire, les émotions que l'on peut subir en traversant cet album.

   Je parlais de douleur, en évoquant les Residents : on a un peu de ça ici, si ce n'est que celle-ci sera finalement guérie, et que la lumière rouge de l'intra-utero, plutôt que du sang, dominera finalement tout. C'est quelque chose d'intéressant et de perturbant, et quand bien même serions-nous, dans nos œuvres populaires, habitués aux fins heureuses, celle-ci est bien plus coûteuse que toutes les autres et ce sans que je ne puisse mettre précisément le doigt dessus.

   Il me semble, et c'est ce que je ressens au sortir de certaines pistes (notamment "Nebëhr Gudahtt" et "Ïma Süri Dondaï"), qu'il y a là quelque chose de l'ordre de l'ignorance, comme si la bataille ultime, celle qui aurait décidé de mon sort et de celui de tous les autres, était déjà passée au moment où j'apprenais son existence et qu'alors, bien qu'heureux d'être épargné, j'étais déçu d'être resté dans l'obscurité, virgule flottante de ce qui se tramait ailleurs. C'est cette bizarre sensation d'avoir été mis à l'écart, et d'être en décalage dans un univers que l'on comprend pourtant, mais que l'on ne saisit qu'à moitié.

   Il y a de l'à-propos dans cette remarque toute personnelle, je pense : car la réponse, car les réponses, se trouvent dans les autres albums du groupe, dans AttahkMerci ou Félicité Thösz, récent mais tout aussi halluciné que ses aïeux. Il ne faudrait donc s'arrêter à MDK, et croire avoir là comme l'osmazone du groupe. Rien de plus faux : cela ne sera jamais, pour vous comme cela le fut pour moi, qu'un point de départ. Allez plus loin, je vous encourage : il est des brûlures, comme cela, qui apaisent davantage qu'elles ne déchirent.

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