Twin Peaks (1990 - 1991, Mark Frost & David Lynch)

Publié le par GouxMathieu

   Lorsque je commençais ce journal, il y a de cela quelques années, je voulais éviter tout arrivisme et éviter de parler d'actualité. Même si je n'ai pu parfois, par excitation, respecter cet engagement, j'ai tâché de m'y tenir. Malheureusement, il est parfois des causes exogènes qui m'empêchent de tenir cette promesse, surtout quand les créateurs, de leur côté, les tiennent de même.

 

   Dans le tout dernier épisode de la série Twin Peaks, un personnage promet à un autre qu'ils se reverront 25 ans plus tard. C'était en 1991 ; et en mai 2017 prochain, voilà la série de reprendre et de faire taire les mauvaises langues. Quoi qu'il advienne, ce retour depuis longtemps annoncé m'a invité à revenir dans ce morceau de télévision qui influença, en des proportions inédites, le monde du divertissement. Il est inutile pour moi de revenir en détail sur tous les morceaux de bravoure de cette série, ses répliques à présent cultes, ses personnages truculents, son dernier quart, hélas, bien en-deçà du chef d'œuvre qu'elle représentait ; mais comme je me suis refait l'intégrale récemment, en prévision d'un retour que j'espère magistral, j'en profite pour revenir sur quelques aspects qui, en leur temps, ne m'avaient pas autant marqué mais que vieillesse aidant, j'ai mieux apprécié.

   L'on connaîtra ainsi tout l'intérêt de Dale Cooper pour le café, qu'il boit "noir comme le minuit d'une nuit sans lune" (black as midnight on a moonless night), mais de façon générale, la nourriture tient une place importante dans la série. On croirait voir du Flaubert par endroit : les tartes, les pâtés, les agneaux... Les repas ne sont pas dans Twin Peaks une simple convention sociale, précipitant les discussions et réunissant les esprits : ils sont également une pierre angulaire du scénario dans la mesure où ils scandent, par leur répétition et leur espacement, les différents moments de l'enquête. C'est une impression étrange, comme si c'était les conventions sociales, et non l'ingéniosité des personnages, qui faisaient avancer l'histoire et cela participe sans doute au plaisir de l'ensemble.

   Autre chose encore, qui m'est apparu : l'absence de dialogue au sein de la série. On sera peut-être surpris de lire cela, mais il me semble une fois encore que les différents personnages ne parlent pas les uns avec les autres : ils éructent et délivrent leurs répliques sans aucune considération pour leurs partenaires et nous assistons davantage à une suite de monologues qu'à des dialogues à proprement parler. Il en va, évidemment, des séquences oniriques où se murmurent des révélations déterminantes, mais qui ne sont pas entendues par le principal intéressé ; ou de ces personnages sourds qui hurlent et ne comprennent pas ce qu'on leur dit ; mais c'est aussi ces parents qui ne connaissent rien de leur enfant, les anecdotes desquelles n'est tirée aucune leçon ; les interrogatoires où la vérité est dite, mais jamais comprise.

   Twin Peaks m'est apparue comme une fable du silence et malgré les torrents de mots que versent les personnages, il y a une profonde incompréhension qui sourd de tout cela. La vérité, voilà ce que chacun désire : la reconstitution, la réalité, le visage devant lequel on ne peut ciller. Mais lorsque les événements se précipitent, lorsque le hasard, un rêve, un indice apparaît, il déçoit, il éloigne, il écarte, il est incompréhensible. En sortant de Twin Peaks, et c'est d'ailleurs l'une des critiques souvent adressées à la série, je ne suis pas sûr d'avoir compris parfaitement l'histoire, j'ai l'impression d'en savoir moins qu'au commencement. Même si je sais finalement qui a tué Laura Palmer, et comment, même si je connais les secrets du mainate ou des hiboux, c'est comme avoir des pièces appartenant chacune à un puzzle entièrement différent et que l'on ne parviendrait jamais à assembler.

   C'est cette apparente contradiction qui me plaît, dans Twin Peaks. Tout en lui semble s'orienter vers l'histoire secrète certes, mais simple : un crime dans la nuit, un agent spécial dépêché sur les lieux, des habitants en sachant davantage qu'ils ne le laissent entendre. Mais au fur et à mesure, voilà le mystère non pas s'épaissir, mais multiplier à la lie les fausses pistes et les voies de garage qui ont de l'importance jusqu'à finalement ne plus en avoir ; voilà le témoin clé d'apparaître, mais sa révélation contredit parfaitement tout ce que nous sachions, au point que l'on ignore s'il s'agit bien de la vérité ou si nous refusons plutôt d'admettre nos torts ; voilà le bout de papier par lequel tout fera sens, mais il a été mal lu et mal compris dès le commencement.

   Twin Peaks, et c'est là pour moi sa plus grande qualité, ne fait pas sens, et je pense philosophiquement ici, si l'on peut dire. Indépendamment, chaque événement, chaque moment et chaque parole est sensé mais mis ensemble, rien n'est compréhensible. Il fallait bien avoir un grand talent d'écriture, et une belle sensibilité, pour arriver à ce résultat. Je parlais de Flaubert plus haut, cela ne me semble pas anodin : malgré ses atours et, bien entendu, les codes policiers, dramatiques, qu'elle instaure, la série s'apparente pour moi de plus en plus à une "série sur rien". On emploie souvent ce vocable pour un autre chef d'œuvre de la télévision, dont il me faudra parler un jour, Seinfeld : même si cela n'est pas entièrement vrai, il n'est pas interdit de voir dans ce dernier exemple le penchant lumineux de Twin Peaks, ce que Jacques le Fataliste serait à L'Éducation sentimentale.

   Ce disant, la parodie est évidemment une étape importante de la série. Mais c'est quelque chose d'assez léger finalement, du moins, je l'ai moins sentie qu'au temps de ma prime découverte. Il manque à mon goût un peu plus de distance pour rentrer définitivement dans ce domaine, mais ce n'est pas spécialement ici un reproche. Au contraire, cette proximité, que l'on sent et dans les mouvements de caméra, et dans l'écriture, et dans la musique étrangement, concourt à augmenter la sympathie que l'on se sent pour ces différentes figures qui sortent de leur prototype pour devenir des types, qui deviennent enfin des personnages. Même si la caméra sélectionne nécessairement et ment toujours, comme le cinéma sait si bien le faire, je me suis cru parfois glisser du côté de la reconstitution historique ou du témoignage, un art que mettront à profit, avec le succès qu'on leur connaît, les frères Coen ne serait-ce.

   Il est difficile de conclure sur Twin Peaks. De la même façon que pour Fargo, ou pour les autres exemples que j'ai cités, il me semble toujours possible de relancer la discussion, de revenir sur ce détail-là ou cette réplique-ci, de peser et soupeser encore les implications de l'écriture, de ce décor, de cet épisode. C'est là une œuvre racée, balancée, équilibrée non parce qu'elle choisit la voie médiocre, mais parce qu'elle penche tellement d'un côté, et tellement de l'autre, qu'elle finit étrangement par rester sur le droit chemin. Revenons encore à Twin Peaks, revenons à Dale Cooper, au géant et à l'homme de l'autre monde ; aimons nous perdre dans ses mystères qui seront résolus, ou qui ne le seront pas : mais pour une tasse de bon café, que ne ferait-on pas ?

 

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