L'Éducation sentimentale (1869, Gustave Flaubert)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a toujours eu, chez Flaubert, quelque chose d'intrigant. Son humour glacé peut-être, son style enlevé sans doute ; c'est encore la façon qu'il peut avoir de nous tromper qui m'intéresse ici. Car s'il est quelque chose que L'Éducation sentimentale aime à faire, c'est se moquer de nous.

 

 

   Des auteurs du dix-neuvième siècle, j'ai parlé de Hugo et de son idéalisme ; de Balzac et de son réalisme détestable, de Zola qui oscille, plus qu'on ne le croirait, de l'un à l'autre. Même Stendhal eut droit de cité ; mais Flaubert, jamais. C'est curieux, sans doute, c'est explicable, je pense : tout mouvement nous dévoile, comme disait Montaigne, et les absences sont parfois plus révélatrices que les présences. C'est qu'il y a chez Flaubert comme un je-ne-sais-quoi qui résiste au commentaire, à l'analyse, à la profondeur : glissant comme l'anguille, il est impossible de le saisir sans qu'il ne s'évade, trop le serrer, c'est le faire disparaître. Il est maître en sa demeure, et nous n'attendons, au mieux ! qu'à son seuil.

   L'Éducation sentimentale est peut-être, je crois, le plus goguenard de tous. Il combine très volontiers ces périodes magiques et marquées de Salammbô, le noir désespoir de Madame Bovary ; mais il y ajoute aussi, et il y tend sans doute le mieux encore, ce noir humour qui est devenu, dit-on, la marque de fabrique de l'auteur. Ironie, sarcasme, parodie, satire : je ne rentrerai point dans ces débats, et je laisse aux spécialistes le soin de dire où se trouve l'un et l'autre.

   Ce que j'aime énormément ici, c'est ce balancement, cette nuance, ce ramponeau auquel j'associe les plus grandes œuvres. Le titre même du roman d'être ambigü, et Proust de l'avoir admirablement dit : éduque-t-on ici les sentiments, ou bien éduque-t-on par les sentiments ? Et Frédéric, doit-on le considérer comme un jeune homme, un adulte en devenir, un vieux garçon ? Ses amours, doivent-elles être nobles ou populaires, courtisanes ou fidèles ? Les amis, le trahissent-ils, l'épargnent-ils, quoi encore ? Des Vautrin et des Gwynplaine, encore, je peux parler ; mais Frédéric semble davantage se construire en creux et en absence qu'en plein et en volume.

   Il est partout et pourtant toujours absent : les révolutions se déroulent sous sa fenêtre, sans qu'il n'y prenne part ; les comités politiques ne l'écoutent pas alors que sa phrase est claire, ils préfèrent cet Espagnol à l'étrange argutie ; son destin n'est jamais clair, journaliste, politique, chercheur, auteur, tisserand... Frédéric n'est rien tant il peut tout être.

   Quelque part, et malgré les paternités glorieuses que l'on prête souvent à ce roman, les Sainte-Beuve, les Balzac, c'est peut-être vers Jacques le Fataliste et son maître que je me tournerai encore. Il y a effectivement ce jeu avec le roman traditionnel, avec la façon dont la conduite de l'histoire se désarticule avec le destin du personnage principal, avec cette fin qui jamais n'arrive : tout comme, chez Diderot, une pluie repousse plus loin encore le retour des personnages sur leur route ou que plusieurs pages sont consacrées à un quiproquo sur le nom d'une chienne, Frédéric marche souvent mais n'arrive jamais.

   Marie Arnoux ne sortira ainsi jamais de sa condition d'apparition, un seul baiser sera esquissé et leur amour sentira bon les imaginations adolescentes ; son ami Deslauriers le conseille, il ne l'écoute guère, l'écoute à nouveau, rompt et revient, ils ne se sont jamais quittés mais n'auront rien appris ; la capitale est riche mais se détruira, sera regrettée et oubliée, elle n'aura jamais existé. Enfin, ce roman de tenir dans ses deux derniers paragraphes, finalement : un souvenir d'une escapade dans un bordel, où rien ne se sera passé, et cette remarque : "C'est là ce que nous avons eu de meilleur !" Circulez, il n'y a plus rien à voir : et toutes ces pages, ces non-aventures et ces anamours, de n'avoir jamais été importantes. Une longue parenthèse, sans que rien ne soit appris : bien plus qu'un "roman sur rien", nous avons peut-être là davantage le rien fait roman.

   Parcourir L'Éducation sentimentale n'est pas si éloigné de la lecture d'un roman policier : il y a là un grand mystère, comme un grand crime qu'il nous faudrait élucider. À la fin cependant, nulle révélation ou alors celle d'un apocalypse : un vide immense. On aura souvent présenté, et on aura souvent dit, qu'il s'agit là du plus grand roman non seulement de l'histoire littéraire française, mais de l'humanité ; si c'est le cas, je reviens encore à ce que je disais plus haut : il y a des absences plus importantes que les présences, et cela en dit long, bien long, sur ce qui fonde notre éducation sentimentale. 

 

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