Le Rouge et le noir (1831, Stendhal)

Publié le par GouxMathieu

   Je suis sans doute représentant de ceux qui pensent qu'il existe, dans la Littérature comme ailleurs, deux mouvements : il y a l'allant, et le bifurquant. Il y a la droite ligne, fière, orgueilleuse, énergique et qui jamais ne regarde en arrière ; et il y a la balance, la traverse, le perpendiculaire qui ne s'équilibre que par ses rebours et ses flottements. Des deux, ce roman est sans doute de cette dernière famille, encore que la vérité soit âpre.

 

   Je connus Stendhal, comme on peut rencontrer un ami, il y a de cela plusieurs années, un doux printemps : je me revois m'allonger sur une verte pelouse, le soleil jaune et bleu m'éclairant les mains et La Chartreuse de Parme dans mes yeux. J'étais conquis à Waterloo, je pleurais, comme de juste, au dernier mot. Et puis, des années durant, rien ou presque : nos chemins se séparaient. Je m'acoquinais avec d'autres, des grands et des petits, des proches et des lointains, et seulement de loin en loin entendis-je de ses nouvelles. Un jour pourtant, nos yeux se croisèrent à nouveau ; et il me présenta son ami Julien, qui est à présent l'un des miens.

   Le Rouge et le noir est souvent cité parmi les meilleurs romans de la Littérature universelle. Certes, sans doute, pourquoi pas ; je n'irais peut-être pas jusque là me concernant, mais je ne suis pas critique, et je ne suis pas catégorique. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il fait partie de ces textes que j'ai dévorés en quelques heures comme n'en ayant pas l'air, sans m'en apercevoir, sans me plaindre ou souffler.

   Surtout, je ne peux m'empêcher de croire, tout roman d'adolescent et de formation puisse-t-il être, que son parcours ne m'emporta pas comme il aurait dû le faire, et il y a sans doute ici de l'acte manqué dont peuvent nous parler les disséqueurs psychiques : l'aurais-je lu à mes 15, 16, 17 ou 18 ans, et ma vie en aurait été bouleversée. Mon regard aurait pu être plus bleu, mes mains moins légères, mes mots différemment tournés : peut-être même aurais-je davantage regardé cette fille à ma gauche, que j'ignorai, que celle à ma droite, que j'embrassai.

   Il est des uchronies et des réécritures, des pastiches : il me plaît souvent d'envisager les parcelles diverses de mes vies potentielles, de broder et de trouver l'événement qui aurait pu me faire aller ici plutôt que là. J'ai, il y a peu de temps encore, écrit une nouvelle sur ce sujet ; je ne me lasse point de l'exercice. Tout comme Julien Sorel a sans doute, tantôt avec Rênal, tantôt avec Mathilde, fait bien des erreurs mais pu également se prévaloir de quelques victoires, je compte sans doute davantage de défaites que de gloires.

   Que je revienne un peu sur mes simagrées concernant le droit et le bifurque : je pense effectivement qu'il y a là, comme je viens de le dire, une sorte d'équilibre qui n'est pas sans noblesse ni même sans grandeur. On présente souvent le roman comme une force de l'avant et, certes, le picaresque, le baroque, le romantique, le policier de nous faire miroiter la chose, comme si l'aventure devait être à l'image de l'écriture et courir toujours de la gauche vers la droite. Même les expérimentaux, les Diderot et les Robbe-Grillet, finalement, de ne faire guère autrement : la spirale qu'ils empruntent aboutit toujours ailleurs, au loin, autrement.

   Dans Le Rouge et le noir, et comme dans d'autres romans d'ailleurs, Julien oscille plus qu'il ne progresse. Il y a une voie, un chemin tracé, qui mènera qui au séminaire, qui à l'armée : mais d'un côté, l'amour ; de l'autre, l'amitié ; on revient au même endroit, les manigances et la politique, on revient encore sur ses pas, le latin et la culture. Dans ce texte, nous n'avançons pas : l'on est comme ce ramponneau qui bouge à gauche, à droite, qui pense avoir parcouru la route mais n'a, finalement, nullement avancé.

   Il y a sans doute de cela, ici ; et cela participe, sans doute aucun, au grand amour que je puis porter au texte. Contrairement à Lucien, je ne m'associe guère à Julien, je suis bien trop vieux à présent : mais il m'attendrit et je l'aime, quelque part, même s'il m'agace souvent. Que voulez-vous : nous avons tous nos chouchous.

 

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