Les Tuniques bleues (1968 - en cours, Cauvin, Salvérius & Lambil)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai été pendant plusieurs années un lecteur assidu de l'hebdomadaire Spirou, vitrine privilégiée des dessinateurs Dupuis dont j'ai souvent parlé ici. C'est souvent par son intermédiaire que je connus certains grands classiques du média, et d'autres moins connus. Récemment, j'ai retrouvé Les Tuniques bleues, qui fait partie des monstres sacrés de la maison mais sur lequel mon regard a notablement évolué.

 

   Il est un fait bien établi qu'en matière de fiction, la distance, qu'elle soit temporelle ou spatiale, permet d'effacer les contours, de les pulvériser, de les saisir dans une sorte d'abstraite réalité, toujours juste et véritable mais comme plus onirique, moins certaine, plus éloignée. Lorsque Racine compose Bérénice, peu de choses sont, finalement, changées de l'intrigue historique lui servant de pré-texte ; et quand bien même ces discussions, sa temporalité, appartiendraient au domaine de l'imaginaire, elles n'en demeurent pas moins une part de cette réalité passée. Écrire, c'est constamment inventer : même le plus scrupuleux des historiens ou la plus juste des chroniques ne peut faire l'économie du choix, choix d'inscrire en mots successifs ce qui parfois s'est passé simultanément, choix du mot juste mais déconnecté des conditions de sa production, choix de ce qui est digne, ou non, d'être rapporté.

   Partant, l'idée de faire d'un conflit meurtrier, la Guerre de Sécession, et de son demi-million de cadavres, une série comique est à la fois une absurdité horrible et une étape attendue de tout événement de nous distant, ou par l'espace, ou par le temps. On raconte l'antiquité, le moyen-âge, la Renaissance ou l'âge classique ; des moments tragiques, des conquêtes, des rêves, des génocides parfois, deviennent des films animés (La Route d'Eldorado), des menaces hilarantes (Joseph Staline, dans ERB), des jeux de mots. Parfois, il s'agit d'une distance salutaire, une façon de faire un deuil, de relativiser les catastrophes ; parfois, et c'est devenu proverbial, c'est "trop tôt", "mal fait", dérangeant. Les Tuniques Bleues, par endroit, m'ont dérangé.

   Il y a cette légèreté, dans les aventures du sergent Chesterfield, patriote convaincu, et du caporal Blutch, tire-au-flanc - dans le sens premier du terme -, qui devient indécente, lorsque nous les voyons charger dans une énième estocade en lançant quelques bons mots, tandis qu'autour d'eux des soldats, des amis peut-être, tombent, se vident de leur sang, meurent dans la boue et la saleté. Il y a ce décalage dérangeant, entre l'extravagance de plans plus ou moins fondés sur l'histoire du conflit (l'emploi de Montgolfière, l'invention du sous-marin, la question raciale...), le désastre annoncé et l'insouciance des protagonistes, qui rend la tension étrange, du moins pour un regard adulte. Enfant, j'étais bien loin de lire tout cela, et la série se moulait tranquillement entre Soda et Cédric, à chemin entre l'aventure et l'humour ; mais adulte, avec une conscience du monde plus aiguë, ma lecture s'est déplacée.

   Les premiers instants furent rudes - je n'avais pas ouvert un album depuis quinze ans, peut-être ? -, et les défauts listés sourdaient, indépassables. Il y avait là comme une sorte de malaise, comme si ma lecture était presque un crime, de mémoire quelque part, d'histoire sans doute, comme si je me sentais complice d'un meurtre. La distance, les distances, n'était pas suffisante ; je me sentais trop proche de ces personnages, comme s'ils pouvaient avoir des enfants vivants aujourd'hui encore, comme s'il ne fallut qu'une décennie pour que nous nous rencontrions. Partant, je souffrais avec eux et je grognais de ne pas voir les protagonistes davantage concernés par l'horreur de la guerre se jouant sur leurs yeux, se révolter ou devenir parfaitement fous.

   Puis, petit à petit, un charme particulier opéra en moi. Surtout, je ne manquais pas de comparer la série à Lucky Luke qui malgré sa temporalité molle, se développe - du moins, c'est le cas de certaines de ses histoires - après la Guerre de Sécession, soit plus proche de moi encore et qui, pourtant, me dérange bien moins. Le ton est sans doute moins léger, moins guignolesque, Goscinny a sans aucun doute bien plus de talent que Cauvin, mais les histoires sont cependant approchantes. J'ai alors fini par comprendre que mon rejet initial avait une autre origine.

   J'ai la conviction que le réel est, à l'instar des idées et des objets qui nous entourent, une construction humaine. Si nous acceptons l'idée que notre monde est complexe, que chacun de ses éléments, qu'ils nous soient connus ou non, imaginables ou non, nous construit en tant qu'être sensé et sensible, il nous faut envisager également que cette complexité est mouvante et dans le temps, et dans l'espace. La réalité d'un homme ou d'une femme d'il y a cent ans n'est pas moins pertinente que la nôtre, et ce bien qu'il ignorât le nombre de planètes de notre système solaire, l'existence de telle primate d'Afrique ou les puissances génétiques à l'œuvre dans ses cellules. Si demain, notre œil pouvait apercevoir les ondes radios, colorant alors notre monde de lignes multiples le recadrant, cette nouvelle réalité ne serait pas d'un autre ordre de pertinence que la précédente : elle serait différente, elle ne serait pas "plus" ou "moins" réelle. 

   Cela cependant, c'est pour moi une idée récente. Longtemps ai-je cru qu'à la vérité, toujours subjective et toujours mouvante, solipsiste, s'opposait la réalité, immuable et éternelle, figée et, par là, accessible à qui savait faire suffisamment la paix avec lui-même pour l'atteindre. Mais parce que l'observation nous menant à cette réalité est toujours dépendante et de nos outils, et de nos a prioris, l'objectivité est une utopie, une asymptote de laquelle nous pouvons toujours nous approcher, mais jamais embrasser ; parce que la réalité est trop complexe pour être entièrement saisie, nous ne pouvons jamais que partiellement l'observer, quand bien même cela serait-il parfaitement, et une partie de la réalité est aussi éloignée de la réalité même qu'un mensonge ; enfin, parce que la réalité est changeante, et rapidement encore, si nous pouvions bien la saisir à un moment donné de son existence, elle serait déjà inconséquente.

   Terminons ce laïus : ce détour m'a été nécessaire pour comprendre pourquoi Les Tuniques Bleues me plurent, me déplurent, et m'attirèrent enfin une fois dernière. La première fois, je ne savais rien, ou presque, de la Guerre de Sécession ; quelques lignes dans mes notes de cours d'histoire, l'un ou l'autre épisode historique d'une série américaine, un article de dictionnaire. Ensuite, ma compréhension de la réalité alla augmentant, l'histoire américaine, l'esclavage, la mort même devint moins abstraite, et j'associais sans l'avoir sciemment fait une forme de solennité à cette guerre, même si jamais elle ne m'avait, de près ou de loin, touché. Enfin, le retour à l'histoire m'invita à recomplexifier le réel. À comprendre qu'aucune histoire, testimoniale ou non, réelle ou non, ne va au-delà de ce qu'elle prétend offrir ; et que quitte à s'en offusquer, autant s'offusquer de l'événement qui l'inspira.

   Les Tuniques bleues, et ce malgré son éternité éditoriale, n'a jamais été une œuvre exceptionnelle et le plaisir que sa lecture me procure est tout relatif. La série a quelques fulgurances, un dessin soigné voire efficace, des arcs plus touchants, plus sincères, plus malins que d'autres, notamment sur la question du racisme et ce même si Arctic-Nation, plus tard néanmoins, fera bien mieux avec moins de frais, mais lui prêter un quelconque génie... Je pense que même ses plus fidèles amateurs ne sont pas aussi enthousiastes dans la louange. En revanche, la façon qu'elle a eue de me mouvoir, de me rendre sceptique, de me demander ce que je trouvais dérangeant, est à retenir.

   Longtemps, ce journal a-t-il eu comme sous-titre, à présent disparu, "J'aime les choses car elles me sont bonnes", apophtegme retenu au détour d'un cours de philosophie et que j'ai gardé par-devers moi, avec d'autres. Mais elles me sont bonnes parce qu'elles m'agrandissent, d'une façon ou d'une autre, y compris dans ma faculté de détachement. Le nihilisme, ancien comme récent, m'apparaît encore comme un royaume lointain que je connais en carte, non physiquement ; mais il se rapproche. Le réel s'irise, omniprésent mais insaisissable ; et ma compréhension en est imparfaite. "Pour bien savoir les choses, écrivait La Rochefoucauld, il faut en savoir le détail ; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites." Tout ce qui me donne un détail, est une "bonne chose" ; et les Tuniques bleues, son nouveau parcours tout du moins, me l'ont apporté. Alors, autant en parler ici : il viendra s'ajouter à tous les autres, qui m'amélioreront peut-être.

       

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