Guirlanda (2018, Jerry Kramsky & Lorenzo Mattotti)

Publié le par GouxMathieu

   Voilà sans doute l'un des billets les plus contemporains de ce blog, même si j'ai parfois versé dans le récent. La raison d'aujourd'hui est la même que celle de jadis : un coup de foudre terrible, une découverte magistrale qui m'a marqué, me marque encore et me marquera en écho, sans jamais s'éteindre un jour.

 

 

   Ces derniers mois, sans savoir exactement pourquoi, Homère et l'Odyssée habitèrent beaucoup mes mains, mes yeux et mes oreilles. L'été dernier, je relisais l'œuvre fondatrice ; récemment, je voyais un spectacle de danse l'adaptant plus ou moins librement ; et ensuite, la chronologie des actions ne suivant pas ici la linéarité du mot, mon amie m'offrait à lire Guirlanda, œuvre comme auteurs m'étant inconnus. Le choc fut aussi lumineux qu'un éclair zébrant l'océan, plus blanc qu'une neige de minuit : la BD est à présent de ces frontières qui, dans mon existence, distinguèrent un avant, et un après.

   De prime abord, et c'est aussi cela qui me plut autant, Guirlanda d'être comme une sorte d'épopée, une réécriture de ces longs voyages solitaires, d'Énée et des autres, partis sauver une nation et qui, ce faisant, en créent une nouvelle par leurs gestes, leurs tours, leurs discours. Il serait cependant rapide, injuste même, de ne faire de Guirlanda qu'une transposition fantasque de ces contes de l'âge d'or, comme si les auteurs n'avaient fait qu'inventer une autre cosmogonie et d'autres peuples, pour travestir à destination des pressés des propos depuis longtemps sus.

   Non : de l'épopée, Guirlanda reprend l'esprit, et non la surface. Presque, me voilà le mettre aux côtés du théâtre d'Aimé Césaire ou du Chant Général de Pablo Neruda ; mais je ne dirais pas qu'il s'agit là d'une "épopée moderne", tant l'expression me semble aujourd'hui galvaudée. Pourquoi accrocher une apostille ? C'est une épopée. Une épopée où l'homme et la femme se mêlent, où le jeune accouche du vieillard et où les faux prophètes vaticinent non des catastrophes inévitables, mais hurlent des cris de guerre. On affronte les océans, des cavernes insondables, des encyclopédistes : les montagnes ont des visages de dieux, les escargots philosophent tranquillement. 

   Le verbe participe, s'équilibre majestueusement à ces tableaux formidables. Il est davantage vers que prose, et se mesure en pieds plutôt qu'en syllabes : on trouve de ces quos ego de légende virgilienne, ces hypotyposes que l'on croyait morts depuis Racine et ce même si le trait, toujours virevoltant et contrasté, riche de profondeurs et de crevasses, assène par la force de l'évidence des intrigues qu'aucun roman, qu'aucune ode n'aurait su aussi magiquement retranscrire. Il y a du souffle, il y a le souffle dans cette bande dessinée.

   En en parlant avec une connaissance, il me fallut déployer des trésors d'ingéniosité pour décrire tout cela, pour lui offrir des références qu'elle pouvait partager. Je disais, on a du Fred et du Philémon ; Moebius me semble d'une évidence claire ; Watterson, et bien entendu Krazy Kat d'Herriman me viennent immédiatement à l'esprit. Mais colliger ces références, toutes nombreuses seraient-elles, ne parviendrait qu'à donner une vague idée de l'intelligence de la ligne, du rythme du récit, de l'élégance de l'ensemble.

   On pourra juger, et on jugera sans doute, mon enthousiasme étrange, et on la ramènera au proche de la découverte, à cette libration que produit en nous la puissance sonore des magies culturelles, cet accordement qui rarement se produit et qui uniment tout organise, dans le simple comme le complexe, le sombre comme le clair. Sans doute, si j'avais écrit ce billet quelques années plus tard, mes mots auraient été mieux choisis, plus posés mais tout aussi forts pourtant. Ils éclatent ici dans une énergie que, il est vrai, je donne rarement : mais c'est aussi parce que ce plaisir est rare qu'il en devient plus précieux.

    

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