Rhââ Lovely & Rhââ-Gnagna (1976-1980, Gotlib)

Publié le par GouxMathieu

   Jadis, j'ai évoqué Gotlib pour la Rubrique-à-Brac, et je déplorais que cette œuvre, si capitale pourtant pour son art, ne fût plus connue. Il en sera alors peut-être de même pour Rhââ... Lovely Gnagna, que l'on éclipse d'un revers de la main et qui, pourtant, méritent un œil attentif.

 

 

   La période passée Pilote, dans l'histoire de la bande dessinée francophone, est assez connue. Un aréopage de dessinateurices, dont Gotlib, Bretécher et Mandryka, désiraient s'émanciper de l'influence colossale, bien que productive, de René Goscinny et de proposer une bande dessinée davantage orientée vers les adultes. Il y eut une dispute, puis L'Écho des savanesFluide Glacial ensuite, furent créés et révolutionnèrent ce que l'on pensait être encore que des pochades destinées aux plus jeunes.

   L'expression "BD pour adultes" prête immédiatement à confusion mais, au commencement tout du moins et comme une soupape explosant, Gotlib prêta le flanc à ce que l'on attendait : voilà, pour crûment parler, des bites et des chattes, des plaisirs solitaires ou multiples, de la vulgarité et de la violence. On devenait adolescent, on s'amusait de la censure, étouffante, qui régnait encore sous Valéry Giscard d'Estaing, on participait avec Hara-Kiri et Charlie Hebdo de la libération d'une voix fougueuse trop longtemps étouffée.

   Mais s'arrêter, pour Rhââ... à ce seul aspect, c'est n'envisager que la surface des choses, ne pas aller plus loin et ne point voir, surtout, la partie politique de la bande dessinée. Car oui : au-delà de ces irrévérences et des fluides corporels divers qu'on découvre, il y a cette pensée rabelaisienne qui sourd : on donne un message écologique, on s'intéresse à la psychanalyse, on égratigne une académie, une figure tutélaire, Dieu lui-même.

   Il faut alors s'arrêter, sans y paraître, sur ces histoires qui semblent plus sages au regard des autres, mais bien plus chargées : c'est Jésus faisant de ses miracles des tours de passe-passe, que l'Histoire sélectionne avec parcimonie ; c'est un censeur devant s'immiscer dans les tréfonds de sa conscience pour mériter ses ciseaux, avec lesquels il se percera les yeux ; c'est le trouble théâtral d'un artiste soi-disant torturé, mais qui se regarde sans doute trop le nombril.

   Loin, ainsi, des gaillardises trop évidentes, trop tape-à-l'œil, il y a un programme, il y a l'envie d'une société meilleure. Quelque part, Gotlib fait ici une sorte de Gaston Lagaffe, mais là où ce dernier était comme rêveur et tranquille, silencieux, les personnages de Rhââ... sont tonitruants et sardanapalesques, expansifs, ils débordent volontiers du cadre de la case, que le dessinateur efface progressivement. Ils ont quelque chose du bigger than life, quelque chose du picaresque et du grotesque : et s'ils effraient parfois par leur fougue volontaire, on ne cesse de vouloir rejoindre leur sarabande.

   On navigue ainsi, imperceptiblement souvent, de pulsion de vie en pulsion de mort, du rire d'étudiant devant une scène vénuste à la grimace d'un désespoir inéluctable. Souvent, on l'appréciera, l'espoir domine finalement, la joyeuseté tout envahit ; parfois hélas, c'est une case blanche et vidée de tout, même du néant, qui nous attendra en tournant la page. "Ces joies violentes ont des fins violentes, et meurent dans leur triomphe", nous serinait Shakespeare : Gotlib d'appliquer, empiriquement peut-être, cette sagesse éternelle dans ce qui compose sans doute son plus ambitieux travail.

 

Commenter cet article