Amours, délices et orgues (1898, Alphonse Allais)

Publié le par GouxMathieu

   Occasionnellement, on entend parler du "bon mot à la française", ce génie tout particulier qu'aurait notre culture et sa tendance à l'aphorisme, au bout-en-train, au trait d'esprit. Je ne sais si cela est propre à notre civilisation : mais si cette tendance existe, nul autre qu'Alphonse Allais a su l'incarner au mieux.

 

 

   Ma rencontre inaugurale avec Alphonse Allais s'est fait par adventice, comme n'en ayant pas l'air : en flânant chez mon bouquiniste préféré d'alors, je repérais un recueil, d'un auteur dont j'avais vaguement entendu parler ci et là. Je l'achetais à vil prix : il devint un de mes préférés. Il est difficile, précisément, de dire en quoi : le style, tout en respiration brève et hachurée, ne se comparait point à Flaubert ou à Stendhal ; les saynètes, ces chroniques et ces contes, étaient d'une rare intelligence mais jamais monumentales, c'était des desserts et non un bon repas ; il n'y avait là rien du Panthéon, ou des Immortels.

   Pourtant, Alphonse Allais a une sympathie, un allant, une compagnie qu'il est on ne peut plus agréable à fréquenter. Plus d'une fois n'ai-je souhaité le connaître intimement, dîner avec lui, l'entendre rebondir sur les conversations, raconter telle ou telle anecdote de sa vie de journaliste auquel on ouvre toutes les portes, séduire sans le vouloir et faire rire en le voulant.

   On a fait, sans trop forcer le trait, d'Alphonse Allais le premier des humoristes français et effectivement : en remontant la chronologie, il est aisé de le retrouver qui chez Raynaud, qui chez Lamoureux, qui chez Bedos ou Devos, jusqu'au Professeur Rollin. Il y a cette façon, très maligne, de construire toute une histoire longue et complexe, riche de détails et de péripéties, pour achever finalement sur un jeu de mots, ou une réflexion drolatique ; de créer des personnages truculents, plus vivants que la vie même, et de leur faire connaître des destins ironiques ; de s'amuser avec une contrainte d'écriture, et de s'y tenir.

   Aussi, il y a comme un plaisir coupable à parcourir Alphonse Allais : avec l'œil scrutateur du doute, mi-amusé, mi-curieux, on cherche la moindre aspérité, le moindre indice qui nous ferait douter de la fin, en vain, cependant. Fût-ce à cause de ce style enlevé, fût-ce à cause de cette poudre de perlimpinpin et des ficelles des marionnettes, l'on se fait constamment avoir, on se fait emporter par la bienveillance, feinte bien que paradoxalement sincère, de ce narrateur de génie.

   Réduire ainsi, et comme on peut le voir souvent, l'auteur à un simple générateur d'aphorismes et de bons mots, de formules, c'est non seulement réduire considérablement son génie, mais c'est également écarter d'un revers de la main tout ce qui fait le sel de son écriture. Car le bon mot, tout joli soit-il, tout aussi bien tourné soit-il, ne se révèle qu'en conclusion d'une histoire savamment préparée et organisée. Ne donner que le dessert, comme je l'ai considéré pendant longtemps, c'est certes repartir avec un goût agréable et sucré en bouche, mais surtout sortir de table encore affamé.

   Non : il faut tout, de l'entrée au café. Il faut rentrer dans l'univers de ces contes et des chroniques, connaître les personnages qu'on nous présente, se les rendre familiers ; suivre progressivement leurs tracas et leurs aventures ; et finalement, quand le couperet s'abat, être heureux de découvrir le joli mot final qui clôture l'ensemble. Alphonse Allais, ainsi, de ne pas être sans doute un Immortel, ça l'aurait d'ailleurs bien fait rire : mais quand il fait froid et que le vent souffle, qu'il est bon de rire à part soi dans le creux de son fauteuil, et de regretter le talent que l'on n'aura jamais.

     

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