Les Misérables (1862, Victor Hugo)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a de cela huit ans déjà, j'évoquais L'Homme qui rit, que j'appelais jadis le seul roman hugolien que je sauvais dans mon panthéon. Mon point de vue ici a quelque peu changé : si je persiste à trouver ce dernier comme étant le mieux réussi de tous, Les Misérables s'est tranquillement coulé sur ce qui est à présent un podium, sans même que je ne m'en aperçoive.

 

   Est-ce à cause de mon âge avançant, est-ce parce que je parcourus depuis davantage de textes, je ne saurais le dire ; mais tandis que je ne voyais, jadis, que le ronflant, le spécieux, le bavard, tout cela m'intrigue davantage ici. Précisons : je suis, encore, tout à fait froid aux bourrèlements de Valjean, à la perfidie des Ténardier, Causette ne provoque en moi guère autre chose de l'indifférence polie. Que l'on me donne Ursus, que l'on me donne Gwynplaine ; un Gilliatt fera mon affaire.

   Mais s'arrêter aux Misérables à sa seule histoire, ce serait, à mon goût, passer à côté de tout ce qui fait le charme et l'intelligence du texte. Après tout, il est assez révélateur que ce titre soit celui-ci, et non pas "Le condamné repenti", ce qui sonnerait sans doute certes davantage comme un mauvais Voltaire, mais ce qui serait surtout plus proche du drame : car les héros, ce n'est pas seulement un tel ou telle autre, mais le pain dur qu'il faut faire tremper une semaine dans l'eau pour le ramollir assez, les cheveux et les dents vendus contre une pièce de cuivre, la boue qui expliqua Waterloo.

   J'avais lu quelque part, sans que je puisse ici retrouver la référence, que si l'on décomptait les chapitres qui ne traitaient point des héros et héroïnes, on se retrouvait avec quelque chose comme un quart ou un tiers de volume total : ce chiffre, tout irréel soit-il, ne me semble guère surprenant. Il y a quelque chose de Zola avant l'heure ici, certes délivré avec l'aplomb et l'orgueil d'un vieux maître de latin, mais bizarrement édifiant. Jadis, ces leçons m'ennuyaient beaucoup, je voulais revenir au plus vite à l'intrigue ; à présent, je les guette à chaque instant.

   Il y a, ici, de beaux développements sur l'argot du temps, que je retrouvais bien plus tard dans Spirou et Les Marais du temps ; sur les égouts parisiens et leur labyrinthe diabolique ; sur l'impôt aux fenêtres et les briques qui les dissimulaient. Hugo, bien entendu, modifie l'histoire à son goût mais sait dissimuler sa liberté romantique sous une conciliante véridicité historique et des sources nombreuses : et comme un Racine, on préfère entre le vraisemblable au vrai.

   Mutatis mutandis, on lit encore le roman avec un goût étrange en bouche, comme si certains événements, certains endroits, résonnaient encore aujourd'hui. Je ne rencontre pas cela chez Zola, dans GerminalAu Bonheur des damesLe ventre de Paris : trop situées historiquement, ces intrigues ne nous sont contemporains que par adventice, ou par souffrance nostalgique. Les Misérables, en revanche et sans doute parce que l'auteur travaille davantage le type que le stéréotype, tend vers l'intemporel et l'absolu ; tant que pauvreté il y a, misérables il y aura également.

   Je n'ai jamais fait partie de ce peuple. Ma famille appartient certes aux "petites gens", ce bel euphémisme que j'ai progressivement appris à aimer, mais je n'ai connu ni la faim ni le froid, et j'ai toujours été préservé de ces soucis, jusqu'à ce que l'adulte que je devenais ne s'en rende douloureusement compte. La fiction des Misérables, alors, d'être double pour moi : fiction de mots, mais aussi fiction de vie, d'une existence à côté de laquelle je suis passé par miracle et bienveillance. Memento mori, disaient les anciens ; memento vivere me répond Hugo.

 

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