Les Malheurs d'Alfred (1972, Pierre Richard)
Des idoles du cinéma populaire, quand j'étais enfant, j'en avais quelques unes : des récentes et des moins récentes, et comme les dimanches étaient longs, j'usais les bandes magnétiques des cassettes de mes parents. Si je ne devais garder cependant qu'une personne, qu'un comédien, ce serait peut-être PIerre Richard, dont le jeu lunaire et désarticulé m'a toujours fasciné.
Il y a sans doute un peu de Harpo Marx, un peu de Tati ou de Keaton dans la démarche chaloupée des personnages de Pierre Richard, ces échalas distraits ou malchanceux, souvent pacifistes et ridicules. Si seulement ils étaient nobles, ils en deviendraient tragiques tant le sort sur eux s'acharne ; mais ils ne seront que drôles, et il faut bien du talent pour faire rire en se prenant les pieds dans le tapis, bien plus que de faire pleurer.
Si certains de ces films, pour les avoir récemment revus, ont parfois vieilli (je pense à la misogynie larvée des Grand Blond ou de La Chêvre), d'autres restent égaux ou se renforcent. Le Distrait, sorte d'adaptation spirituelle de Gaston Lagaffe, ou encore Je sais rien, mais je dirais tout..., sont même encore assez fins, et ne lassent point. Il faut dire, pour ces deux derniers, qu'il s'agit presque d'une répétition, l'un parlant de réclame, l'autre parlant de guerre, tous deux d'un système qui tourne à vide et délétère de façon propre. Les Malheurs d'Alfred a perdu de sa puissance depuis mes années puériles ; mais j'en ai depuis tiré quelque chose de neuf.

En y songeant, il me semble que ce film incarne ce que le cinéma français a su faire de mieux en termes de "high concept", cette école d'écriture qui veut partir d'une idée forte pour tout autour développer un propos. L'histoire de commencer ici, de véritablement commencer à l'exception d'une étrange séquence introductive qui aurait pu sans mal disparaître (elle me lassait déjà l'époque, pour tout dire), par un double suicide, qui deviendra un double sauvetage. Pour des raisons qui leur appartiennent, un homme et une femme sautent d'un pont et s'empêchent finalement, et accidentellement, de se noyer. "On n'a pas idée", dira-t-il, "de rentrer ainsi dans la mort des gens". Sans en avoir la preuve, je pense qu'il s'agit là du point de départ du scénario, ce bon mot, cette intrigue digne d'un chien écrasé ; le reste de découler des virtualités de cette histoire.
Ainsi, lui d'être un malchanceux atavique dès sa plus tendre enfance, bon à rien, mauvais en tout ; il se tue suite à une énième mésaventure amoureuse. Elle d'être une speakerine trahie par un présentateur populaire, qui lui fait miroiter un mariage au bout de son adultère mais il s'avèrera plus imbu de sa personne que véritablement transi. À qui sera le ou la plus désespéré, voilà le jeu de dupes ; et par un concours de circonstances, ils finiront par se retrouver sur le plateau d'un jeu inspiré des anciennes Intervilles, elle en présentatrice, lui en candidat vedette.

Jadis, c'était ce parcours interpersonnel qui m'amusait et me plaisait. Pierre Richard et Anny Duperey se partagent l'écran, et ont ce charme rare des personnes sensibles desquelles je pense faire effectivement partie, à mon corps défendant parfois. Ces personnages sont touchants, et dans leur malheur, lorsqu'ils perdent en une seule journée leur père, mère et oncle, ou qu'une femme légitime les humilie alors qu'ils se trouvent déjà à terre. Ils sont terribles dans leur énergie désespérante, ces corps se débattant face à l'adversité des choses et des gens ; il est beau, elle est belle enfin, quand ils se réunissent non pas malgré, mais bien dans l'adversité. C'est à Sénèque, je crois, que l'on prêtait cette phrase, que "vivre, ce n'était pas attendre la fin de l'averse, mais apprendre à danser sous la pluie". Je suis Normand depuis peu, mais je me doutais bien de la justesse de la remarque avec ce long-métrage qui débute, comme il termine, par une noyade avortée.
Aujourd'hui cependant, le curseur de mon attention se déplace. Même si la trajectoire de ces figures me plaît tout encore, peut-être parce que je les sais par cœur, peut-être parce que les maladresses de l'écriture me sont plus visibles, je m'intéresse davantage au sous-texte politique. Moins les critiques habituelles que l'on adresse à la télévision, et que Le Distrait avait déjà bien travaillées, c'est davantage la scission entre Paris et la "Province", entre le centre et la périphérie, qui a ici davantage attiré mon œil.
Je ne suis pas des plus sachants quant à l'histoire du cinéma français contemporain, et peut-être grossis-je des impressions diverses, mais il m'a semblé que l'histoire de cette séparation géographique, sociale, économique, entre la capitale et le reste du pays, a été traitée dans le cinéma national, de ce que j'en puis connaître, sur deux registres. Il est une tendance assez vieillie finalement, mais qui ne manque jamais de revenir, qui est celle du pays arriéré au regard de la capitale cultivée ; mais finalement, ladite campagne sera plus chaleureuse, plus humaine, plus sage que la ville folle. L'autre registre, c'est celle de la campagne qui demeure malgré tout préhistorique, violente et inoffensive, et qu'il faut fuir pour revenir aux pénates citadines.
Les Malheurs d'Alfred jouent, finalement, sur les deux registres à la fois, pour mieux s'en débarrasser sans doute. La campagne imbécile, c'est un Paul Préboist agriculteur qui l'incarnera ; la ville idiote, c'est Yves Robert, réalisateur que l'on ne présentera plus, qui la campera. Les deux seront hypnotisés par les jeux, finiront par se saluer par écrans interposés. Il ne s'agira pas, néanmoins, de simplement les renvoyer dos à dos dans une sorte de médiocrité ou d'ataraxie molle, qui pousserait à l'inaction.

Au cœur de l'intrigue effectivement, il est la volonté présidentielle de "calmer la Province, qui gronde", en organisant des jeux truqués où des Parisiens ridicules, dont fait partie Alfred, seront battus sèchement par des "Provinciaux" lumineux. Panem, circenses etc. ; si propos politique il y avait, ce serait celui-ci. Il y a quelque chose de marxiste, dans le sens noble du terme, à faire disparaître les individus, venant de la ville comme de la campagne, au profit d'une force malfaisante et agissant dans l'ombre, fumant le cigare du patron et ordonnant de calmer le bon peuple qui un peu trop s'excite.
Certes, les amours d'Alfred et d'Agathe voleront finalement la vedette, leur union transcendant les mensonges et les mesquineries, l'argent et les tromperies : c'est là une comédie, et c'est par des mariages que les comédies s'achèvent. Mais derrière ces héros et ces héroïnes, la toile laisse entrevoir un décor autre, un nuançage qui, bien que peu développé, tisse et tient les corps entre eux. Petit, je pensais que de tous les films de Pierre Richard que je connaissais, Les Malheurs d'Alfred était le moins citoyen ; adulte, je lis entre les lignes, sans toujours parfaitement comprendre, mais tout aussi curieux que jadis.

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