Modeste et Pompon (1958 - 1992, Franquin et al.)

Publié le par GouxMathieu

   La notion d'"œuvre intégrale" m'a toujours interpelé. L'idée que l'on puisse retrouver "tout", tout ce qu'un ou une a pu faire, dire, écrire, au long de sa vie, borner définitivement son existence, créatrice ne serait-ce ; je trouve ça étrange. On sait bien sûr que tout cela est illusion, Foucault sera passé par là ; mais elle permet parfois de comprendre les origines secrètes des choses, à l'instar de Modeste et Pompon qui préfigure, en creux, certaines marottes futures.

 

   Les historiens du neuvième art pourront le répéter : né d'une dispute avec l'éditeur, Modeste et Pompon a été un projet porté à la concurrence par un Franquin encoléré de Depuis, avec lequel cependant il se rabibocha. Le dessinateur avait cependant le vice de l'honnêteté, et accepta de maintenir son engagement ; à lui donc les joies des nuits blanches et du café noir, le travail se superposant à celui exigé par Spirou & Fantasio.

   Les collaborations nécessaires qu'il noua, notamment avec Greg, font alors de ces saynètes comme des prototypes, ou des mélanges, de ce que l'on aura plus tard : il y a un peu de Gaston Lagaffe dans Félix, le cousin inventeur et déluré ; il y a un peu de la dynamique entre Achille Talon et Lefuneste, lorsque Modeste noctambule dans son quartier en devisant sur le monde tel qu'il est ; il y a, avant l'heure, du "QRN sur Bretzelburg" dans la façon dont la technologie, les appareils de télécommunication notamment, bouleversent le quotidien bourgeois des pavillons de la grande couronne.

   Bien évidemment, il y a ici une sorte d'image d'Épinal de cette vie domestique des années 50 ou 60, une sorte d'insouciance de l'après-guerre, bien avant les horreurs des guerres de décolonisation et des crises pétrolières. L'humanité, pensait-on, venait de sortir des pires horreurs de son histoire ; la télévision, le nucléaire, les premiers satellites, laissaient espérer un avenir radieux et insouciant ; la paix mondiale était pour demain, ou pour le jour d'après, au pire. C'était comme un second âge d'or, une nouvelle innocence lyrique, hélas de bien courte durée, et de toutes façons illusoires.

   La bande dessinée néanmoins, comme toute forme artistique, de répondre à ce zeitgeist, notamment en voyant l'émergence de certaines séries, celle-ci, Achille Talon, Boule & Bill même, qui pourtraient une vie paisible, faite d'une maisonnée et de son jardin, de faubourgs loin de l'agitation parisienne (voire bruxelloise) où l'on se rend, en voiture ou en tramway, parfois pour un spectacle ou un restaurant. C'est une vie bourgeoise, familiale, domestique, ancillaire, politique par sa dépolitisation, inculturée par son abondance de consommation, naïve comme un enfant découvrant tout.

   L'on peut cependant s'interroger sur la façon dont Franquin travaille cette matière, ses descendants également. Gaston, on le sait, deviendra un pacifiste farouche, un écologiste avant l'heure et avant que le mot, comme le concept, n'existe ; Achille Talon pourfend la crasse bêtise de la classe moyenne, et s'amendera progressivement en délaissant ses réflexions de cuistre pour des aventures plus intelligentes, où la confrontation avec l'inconnu fera son éducation ; quant à Spirou, il finira par laisser sa place aux Idées Noires, peut-être plus tranquillement au Trombone Illustré, mais toujours avec cynisme.

   Je ne crois pas voir cela dans Modeste et Pompon. Même s'il est impossible, bien entendu, de savoir comment la série aurait évolué sous la plume de son auteur ; et même si l'humour, le trait même, se fait bien plus grimaçant que chez Roba, je peine à voir ne serait-ce que les prolégomènes d'une critique. Bien entendu, toute activité humaine s'inscrit politiquement dans quelque chose, c'est la définition même du terme, et Modeste et Pompon, je l'ai dit, ne pas aller à l'encontre de cette règle ; seulement, je pense qu'il ne s'agit pas là de sa politique propre, des idéaux du dessinateur s'entend.

   Les origines sont toujours intrigantes, mais elles ne sont pas toujours intéressantes. Au regard des autres travaux du Maître, Modeste et Pompon est cruellement plat, loin d'être déplaisant bien entendu, et sans maladresse ni dartre particulière, mais banale dans son traitement, attendu dans ses chutes, académique dans sa construction. Si l'on enlève son identité de brouillon, il ne reste guère qu'un instantané de l'art domestique du temps, et les historiens mettent souvent en avant cet aspect, qui apparaît au détour d'un vase ou d'un meuble copié, des dires de l'auteur, sur ce qui l'entourait alors dans ses foyers.

   C'est ce que l'on retient aujourd'hui, l'arrière-plan et non l'avant-plan, le détail et non l'essentiel. La suite a éclipsé la première note, qui se souvient de sa première layette ? Il y a bien les ingrédients, mais rien n'est encore dans la marmite. Tandis que Johan & Pirlouit ont su survivre, en esprit ne serait-ce, aux lutins qu'ils enfantèrent, Modeste et Pompon s'effacèrent progressivement des mémoires. C'est comme ça ; et je peine à m'en émouvoir.

 

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