John Williams (né en 1932)

Publié le par GouxMathieu

   Je sens, par vague, monter épisodiquement ce sentiment de "trahison de classe" que connaissent les personnes qui, plus par hasard ou chance, parviennent encore à grimper la hiérarchie sociale, symboliquement, ne serait-ce. Des goûts jadis simples, qui me rapprochaient de mes parents ou de mon frère, disparaissent ; d'autres m'y ramènent. L'œuvre de John Williams, sans doute, en fait partie.

 

   J'ai eu la chance, le premier de ma génération, et de la génération avant moi encore, à pouvoir faire de longues études et à vivre de celles-ci. Mon appétence, acquise, pour la lecture et l'écriture m'a entraîné sur le chemin des lettres et, par extension, aux humanités ; ainsi développais-je un goût qui pour la peinture, qui pour la sculpture ou l'architecture, la danse. Il est cependant un univers des arts humains qui, aujourd'hui encore, me laisse indifféremment froid : la musique, et notamment la musique dite "savante".

   Il ne suffira guère que de visiter, rapidement encore, la section consacrée de ce journal pour le comprendre. Je suis, d'ores et déjà, peu sachant des choses de la musique, en particulier comme en général ; j'ai peine à décrire les mouvements et les directions ; du solfège, je ne connais que le mot ; bien souvent, son écoute ne produit en moi ni émotion, ni mouvement d'aucune sorte. J'aime de la musique les paroles, c'est-à-dire la poésie ; mon cœur est sinon à côté du blues, du jazz, et de tous leurs enfants, du rock'n roll en particulier.

   Je n'ai, bien évidemment, rien de particulier contre la musique savante : elle ne produit cependant rien de particulier en moi. Je puis apprécier telle œuvre, de Ravel, de Bach, de Mozart ou que sais-je ; de loin sans doute, Gershwin est mon favori et ce n'est que parce qu'il est proche du jazz d'une part, de l'autre parce que Fantasia 2000 a su imposer des images qui me permettent de comprendre, en l'illustrant, ce langage. C'est là sans doute ce qui me manque dans ces symphonies et ces orchestres : ils ne produisent en moi aucun mouvement intellectuel, pas même une forme ou une couleur. Je suis, pour ainsi dire, aveugle et sourd, et c'est bien le seul endroit où cette cécité me prend.

   En ce sens, le travail de John Williams est pour moi un miracle, le passeur que j'attendais depuis toujours, que je connais depuis toujours pour être juste. Il a été, sans doute aucun, le compositeur dans le sens noble du terme que j'ai le plus écouté, que je connais le mieux, qui m'a le plus plu. Une fois encore, c'est parce que je l'associe à de grandes émotions de cinéma, Star Wars, Indiana Jones, d'autres encore dont je parlerai un jour peut-être ; mais c'est aussi parce que son talent est véritable, ses intuitions célèbres, sa sensibilité belle, enfin.

   Je ferai confiance à celles et ceux, aux sachantes et sachants, qui me diront avec culture et certitude qu'il a tout emprunté à tel modèle, que son apport à l'art est médiocre au mieux ; que tout son répertoire n'est jamais qu'une variation sur telle marche, sur tel thème, que ce n'est qu'une gamme savamment remise au goût du jour, ou avec une bombarde et deux pianos ; je vous fais volontiers confiance, et je n'irai point contre vous. Mais rien ne pourra cependant enlever le tressaillement qui me prend quand le thème de l'archéologue se joue ; où l'émerveillement, quand on me fait découvrir une île peuplée de dinosaures ; plus loin encore, quand un dictateur cherche à faire basculer dans l'ombre le fils de son plus fidèle sicaire.

   Je reviens sur ce que je disais précédemment, sur les images, les couleurs, qui me viennent ou non quand j'écoute de la musique, populaire comme savante. J'ai sans doute été comme conditionné par une certaine idée de la musique symphonique ; mais je puis jurer qu'il y a le début, un scion, la prémisse d'un commencement lorsque j'écoute ces compositions. Même s'il s'agit d'un film que je connais pas, les scènes apparaissent, je touche du doigt le bonheur que d'autres connaissent : et diable, c'est bien le seul qui m'autorise cela.

   Les gens simples que sont mes parents, et qu'on s'assure que je mets dans ce mot ni méchanceté, ni affectation, aiment du cinéma le spectacle, l'artifice, le forain. S'ils comprennent l'intérêt d'un Lynch ou d'un Loach, ils les considèrent comme hors de leur portée intellectuelle. Ils ont cette pudeur, voire cette modestie de l'ignorance que partagent leurs semblables, et dont je me suis qu'avec difficulté débarassé. Mais si ces films se drapent du divertissement le plus sincère, ils les accueillent avec bienveillance ; et imperceptiblement, leur prudence disparaît.

   Ils ont ainsi, tout comme moi, découvert la musique savante grâce à John Williams ; sans lui, sans doute ne l'aurait-on jamais goûtée. Nous avons vu une étincelle, nous avons entrevu un monde qui a jamais sans doute nous échappera, de douceurs diaprées et de lumières d'étoile. Qui osera nous juger, et prétendre que nous n'avions pas droit à ce luxe ? Il y a sans doute, parmi celles et ceux qui fustigent la culture populaire, des jaloux de leurs trésors. Ils ont raison de trembler : les portes du temple sont attaquées, et une marche d'aventurier annonce la chute.

 

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