Les Profs (2000 - en cours, Erroc & Pica, et al.)

Publié le par GouxMathieu

  Au début des années 2000, j'étais adolescent et je lisais énormément de bandes dessinées. J'étais encore abonné à Spirou, l'hebdomadaire ; je complétais religieusement mes collections ; je découvrais des séries qui me seront toujours chères, même si confidentielles. C'est là que je connus tout d'abord Pica ; puis Les Profs, qui paraissaient non chez le groom, mais chez la souris.

 

   Je lisais effectivement surtout Spirou ; mais j'étais aussi abonné à Picsou Magazine, dont j'ai chanté jadis les louanges, et au Journal de Mickey. Je m'en désabonnai peu après ma découverte des Profs d'ailleurs, le style du journal ne me convenait plus ; mais c'est sans doute une histoire pour une autre fois. Du scénariste, je ne connaissais rien ; de Pica, je connaissais Les Poules à lier, des saynètes comiques mettant en scènes des animaux de basse-cour, distrayantes bien que médiocres. Son dessin, cependant, m'avait toujours plu : j'étais alors heureux de le voir dans un autre projet.

   Les Profs participaient - participent - d'une mode qui traverse la bande dessinée et dont Raoul Cauvin est l'un des meilleurs représentants, celle des histoires "professionnelles" qui s'attardent sur des corps de métier, plus que sur des personnages : Les Femmes en blanc pour les infirmières, Les Psy pour les psychologues... et les Profs pour les professeurs du secondaire, du lycée particulièrement.

   Les Profs ne sont, en ce sens, ni particulièrement novateurs, ni particulièrement géniaux : et à dire vrai, dans le genre, je leur préfère beaucoup et précisément Les Femmes en blanc, voire L'Agent 212 ; au-delà du sujet, c'est surtout le style du scénariste que j'aime le mieux, et Erroc se perd parfois dans des caricatures malheureuses, qui se juxtaposent à des remarques plus incisives.

  Ainsi, je ne peux qu'apprécier les histoires pointant sarcastiquement les dérives ministérielles, le culte bureaucratique qu'est devenue l'éducation nationale, la méchanceté des parents d'élève et l'absurdité de la répression policière ; et je ne peux que regretter le paternalisme parfois étrange dirigé sur les lycéens et les lycéennes, des remarques déplacées, racistes ou sexistes, sur un physique ou une couleur, sur une méthode pédagogique caricaturée, car incomprise.

   Je parle, évidemment, en qualité "d'infiltré" : et même si je n'ai jamais enseigné au lycée, uniquement au collège ; et même si je fraie aujourd'hui surtout à l'université, je pense avoir une vision certaine du métier d'enseignant, ce qui me rend ces histoires plus étranges à lire. Je suis sans doute plus critique que je ne le fus, on se représente bien mal le travail quand nous sommes élèves ; mais l'on peut rire des travers de la profession sans pour autant la vilipender.

   Ceux-là sont nombreux : l'humanisme absolu, la rigueur parfois de certains collègues, leur désespoir militant. Finalement, ce que je reproche encore, c'est de ne pas mettre assez de politique dans un sujet pourtant hautement politique : de rester dans la médiocrité tranquille du tort partagé, et la satisfaction du travail bien fait. On ressort alors mi-figue, mi-raisin ; et autant les personnes aimant le métier que celles le détestant en ressortiront déçues.

   Cela me rend particulièrement triste cependant. J'ai longtemps acheté tous les albums, j'ai depuis espacé mes lectures : car il y a quelque chose ici, il y a les ingrédients de la grandeur et de l'intelligence, mais les pièces ne parviennent pas à s'articuler entre elles, la jointure est comme imparfaite. Le dessin est beau, du moins il me plaît ; il capture parfaitement bien l'esprit de cet univers. Mais l'écriture est trop irrégulière pour que je puisse recommander la série sans arrière-pensées.

   J'aurais sans doute été plus conciliant s'il s'agissait, comme la toute première histoire l'envisageait, de suivre un nouveau titulaire, ce professeur d'histoire débutant, dans la jungle lycéenne découverte. S'il sera un temps les yeux privilégiés au travers desquels nous découvrons l'univers, la série basculera rapidement sur un récit choral, ce qui fragmente certes le point de vue, mais dilue la force du propos. On ne peut avancer à sauts et à gambades que si l'on a un plan préalable : et celui-ci est ou bien absent, ou bien trop abstrait pour résister aux coups de butoir de l'éclatement. Que reste-t-il alors ? Des pastilles parfois bien senties, que je garde et que je retiens, qui méritent de parler de la série dans ce journal ; des histoires parfois maladroites voire inintéressantes, que j'oublie sitôt lues. Il ne faut garder ici que le meilleur : vous le trouverez sans mal.

 

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