Nationale Zéro (1995-1997, 2008, Éric Maltaite & Jean-Louis Janssens)

Publié le par GouxMathieu

   Il est des choses insignifiantes qui, pourtant, restent ancrées des années durant. Nationale Zéro est de celles-ci, me concernant. C'est là un projet mineur, qui ne connut qu'une exposition médiocre et qui, reconnaissons-le, n'a rien d'un chef d'œuvre inaltérable du média. Et pourtant, depuis vingt ans, je ne cesse d'y penser : c'est qu'il y a là quelque chose qui me plaît plus que tout, sans que je ne sache encore bien quoi.

 

 

   Comme j'ai peut-être déjà eu l'occasion de le dire ici, j'ai été pendant très, très longtemps lecteur assidu de l'hebdomadaire Spirou. C'est là que je connus certaines séries dont j'ai pu parler ici ; mais, à dire vrai, je ne me rendais point compte de ce qu'était le journal, c'est-à-dire une vitrine publicitaire des éditions Dupuis. Elles diffusaient là, en prépublication, les futures aventures de leurs têtes d'affiche et testaient auprès de leurs lecteurs de nouveaux projets qui, parfois, connurent une belle postérité : Cédric ou Kid Paddle, qui ont un (petit) succès d'estime, naquirent dans ces pages et j'assistais même à leur dite naissance.

   Régulièrement, le journal sollicitait les acheteurs et leur proposait de voter, de sonder les séries et de classer leurs préférences : jeune et naïf, je voyais cela comme une excellente initiative qui ne portait point à conséquence, une occasion de faire porter ma voix ; je ne comprenais pas, ou alors diffusément, que mon avis pouvait sonner le glas d'un projet porté par leurs auteurs.

   Ce n'était pourtant pas le cas à l'époque, pour moi et pour Nationale Zéro ne serait-ce : à chaque reprise, je votais pour conserver la bande dessinée dans le journal tant je la trouvais intéressante. L'idée fondamentale est simple : un illustre inconnu est embauché pour conduire une belle Cadillac de part et d'autre des États-Unis, un peu à la façon du Corniaud pour qui connaît le film de Gérard Oury. Au début de son trajet néanmoins, traversant un territoire indien inspiré, je le sais à présent, de la culture Hopi, il renverse inconsciemment une déesse tortue. Celle-ci transforme alors sa "Nationale 66" en "Nationale Zéro", une route étrange à la croisée des mondes et des réalités.

   J'ignore, du moins il ne me semble pas que ce héros y parvienne, si nous sortons un jour de ce purgatoire qui fleure bon les histoires fantastiques de la belle époque ; mais les saynètes y figurant sont toujours restées en moi. Il y a cette histoire, où il découvre des lunettes spéciales inventées par un photographe et dévoilant des "voleurs de temps", des sortes de bagnards s'accrochant aux oreilles des humains, renversant leur tasse et brisant leur machine, pour toujours les retarder ; il y a celle où un cambrioleur peut changer de tête avec n'importe quel quidam, mais il garde cependant le contrôle de son corps ; celle où, à l'instar de ce chemin De L'Autre Côté du miroir, avancer le ramène sur ses pas, sans espoir d'un jour progresser.

   Pour être honnête, il y a sans doute là rien de bien nouveau, ou de bien original, pour qui connaît et s'intéresse au fantastique ou à la science-fiction. Il n'y a non plus là, je présume, rien de bien exceptionnel à dire concernant qui le dessin, qui la narration, qui la couleur ; et les commentaires potentiels pourront bien m'indiquer ceci ou cela, qui est comme le même mais bien meilleur, un projet en tout point semblable à cette bande dessinée mais infiniment plus intelligent, et sans doute même serais-je de leur avis. Mais je doute un jour me passer de ce souvenir de la Nationale Zéro.

   Elle est sans doute près d'être mon premier contact avec le genre du fantastique, du moins un fantastique aussi systématisé ; je n'avais pas encore dix ans à l'époque, tout ce que j'avalais laissait en moi une impression décisive ; et c'est quelque chose de bien particulier à dire vrai que de se sentir de l'appétence, ou même de l'amour, pour une œuvre qui, consciemment le savons-nous, ne brille d'aucune véritable qualité objective ou subjective, même. Il ne me viendrait ainsi jamais à l'esprit de donner ces histoires dans un quelconque classement de préférence aujourd'hui, et je serais bien en peine de dire qu'elles m'ont influencé d'une façon ou d'une autre. Je m'en souviens pourtant ; et cela méritait sans doute un billet, se terminant plus mystérieusement encore qu'il ne commençait. 

 

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