La Mare au diable (1846, George Sand)

Publié le par GouxMathieu

   Du monde paysan, je ne connais rien, sinon des histoires lointaines : mes grands-parents avaient déjà quitté ce monde pour d'autres activités, les meules et les socs prenaient la poussière dans la grange transformée en garage. La Mare au diable fut comme une leçon de choses, entre le roman et le réel.

 

 

   Je lis ci et là que l'histoire est "idéalisée", que la vision du monde agricole est "fictive" et "idéelle". En quoi cela serait-il un défaut, en quoi cela serait-il une critique ? On fait bien de même, et depuis toujours, pour les nobles et la bourgeoisie ; les Rois ne faisaient pas que des vers, même Auguste n'était clément que par lignage, et non par caractère. Soudainement, la poésie serait enlevée des autres ? Cela est triste, et indécent.

   La musique, précisément, d'avoir une grande importance ici, elle accompagne le geste du laboureur et les célébrations, les disettes et les banquets. Cela, je le connais bien : j'ai toujours entendu ma mère chanter lors de ses corvées, mon grand-père installait ses étals en fredonnant ; il m'avait appris une chanson de forçat que son propre père ânonnait en faisant les semis. Il y a la chanson de l'otium, et celle du negotium ; je ne les distingue point.

   La romance, de même, a tout de Bérénice, a tout du Misanthrope ; voilà la légère, voilà la fidèle ; voilà le timide au cœur pur, voilà le Nestor tranquille et ses bons conseils. La tragédie est l'affaire des rois, disait l'autre ; les souffrances et les espoirs sont le lot de l'humanité entière. En quoi cet amour serait-il moins noble, en quoi cette déception serait-elle moins mordante ? La fameuse "Mare au diable" chante peut-être moins que le "Lac d'indifférence" du pays de Tendre, mais ses pouvoirs sont tout aussi réels.

   L'on rentre dans ce roman comme on rentrera, des trente ans plus tard, dans Salammbô : "C'était à Mers-sur-Indre, faubourg du Val de Bouzanne, dans les champs du Chanteloup" aurait-on pu lire si le temps n'était pas linéaire, si les esprits étaient moins étriqués, si le chant du coucou valait autant que la plume de l'ibis.

   Cette histoire paysanne, ce mariage décrit encore dans les "appendices" du roman et qui préfigure, toutes choses égales par ailleurs, les études sociologiques qui viendront bientôt, qui étaient déjà là, m'a toujours frappé par la tranquillité du style, par la force sourde des images évoquées, par la magie légère qui tout explique, et qui tout enlève. Les figures adversaires, les femmes calculatrices, les traditions lourdes, les parents et grands-parents silencieux, sont mythiques et dangereux ; la nature nourricière, les fleurs incréées et l'eau turbide ont des élans de jardin primordial.

   La Mare au diable se parcourt vite, mais il reste longtemps ; comme un fredonnement tranquille ou une ritournelle entêtante, on le garde longtemps en soi, sans même y paraître, sans même le savoir ; au détour d'un voyage, on laisse son regard courir sur les champs, les arbres, les bosquets, les rivières ; et dans les ombres portées et le feuillage sonore, il y a de la grandeur et de la beauté.

 

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