L'Homme aux phylactères (1965-1986, Gennaux et al.)
Comme cela m'arrive parfois, je me souviens distinctement du jour où ma mère m'acheta ce bel album, qui s'avéra l'intégrale d'une série ancienne ; enfin, plus ancienne que moi. C'était en vacances, il y a vingt ans à présent. Je pense qu'elle est peu connue ; elle n'est pas sans qualités pourtant.
L'histoire tient sur un timbre-poste : un individu, un jour, se présente à une rédaction et demande à être embauché comme héros de bandes dessinées. Il a bien des qualités : il est beau, sportif, intelligent. Or, le directeur de le lui dire : il n'arrivera à rien dans ce monde, s'il ne parvient pas à produire des phylactères, c'est-à-dire des "bulles" comme celles qu'utilisent les plus grandes figures du genre. Le reste n'est jamais qu'un déploiement de saynètes, de sketchs sur ces tentatives, plus ou moins réussies, plus ou moins agaçantes.
Clairement cependant, ce n'est pas pour les personnages, ou les situations, que l'on reviendra ici. Le décor est souvent absent, réduit à une simple ligne ou une porte abstraitement cadrée sur la planche ; il y a peu de personnages, quasiment aucun n'est nommé, pas même notre protagoniste ; finalement, les chutes se prédisent facilement, et la première histoire, qui dure quelques planches, offre déjà tous les thèmes qui seront par la suite développés.
/image%2F0560266%2F20210606%2Fob_b5cf35_100436-planche-bd-l-homme-aux-phylacte.jpg)
Il y a pourtant dans ce développement "métafictionnel", c'est-à-dire, dans cette fiction qui se pense meta, qui s'intéresse aux conditions de production de l'univers qu'elle illustre. Voilà une bande dessinée ; qui imagine une rédaction de bande dessinée ; dans ce monde, on les fait comme on fait des romans-photos ; et on doit non seulement en produire les scènes, mais également les bulles qui permettront de les lire, à défaut de les entendre.
À défaut de les entendre, en effet : car l'auteur a eu cette idée brillante d'écriture, d'opposer les phylactères, placés comme il se doit dans la case avec les personnages, aux paroles effectivement prononcées et audibles, annotées en-dessous comme dans une certaine tradition du dessin de presse. Il y a donc comme une hybridation particulière, que je n'ai pas cru revoir ailleurs : si, dans Gaston ou Spirou, on évoque parfois l'existence des héros franco-belges parmi nous, on n'atteint pas ce degré de réflexivité. En passant d'ailleurs, l'intégrale est préfacée par Franquin, qui se grime en Gaston, qui parle alors non du héros de la bande dessinée, mais de Gennaux, son auteur : le renversement est total.
/image%2F0560266%2F20210606%2Fob_528fad_histoire-homme-aux-phylacteres.jpg)
C'est dans ce décalage particulier, entre ce que l'on voit et ce que l'on dit, entre la bande dessinée à lire et celle à entendre, que le travail de Gennaux est le plus remarquable. Les jeux sur la typographie des phylactères, la rondeur des uns, les arêtes des autres, le gras et les italiques, les éclats et les onomatopées ; leur emplacement au regard des personnages, ce que les "queues des bulles" disent tant des personnages que des artistes qui les dessinent... tout cela dessine presque une pragmatique de la bande dessinée orientée non du côté du lectorat, mais des dessinateurs et dessinatrices elles-mêmes.
La série, je le reconnaîtrai le premier, n'est point un chef d'œuvre absolu, d'autres sont sans doute plus drôles, mieux faites, plus belles. L'Homme aux phylactères est tout concentré sur son concept, il le traite à fond, par la redite parfois ; mais il laisse entrevoir des fulgurances qui aujourd'hui encore m'accompagnent, et flattent mon éternel envie prométhéenne de toujours tout comprendre, et de toujours tout savoir.
/image%2F0560266%2F20210606%2Fob_2c89ab_planchea-18506.jpg)
/image%2F0560266%2F20170303%2Fob_05875d_mystical-monks.png)

/image%2F0560266%2F20201028%2Fob_2a1481_ludo1.png)
/image%2F0560266%2F20201028%2Fob_221435_qdl.png)
Wyrd Sisters (1988, Terry Pratchett)
Inscryption (2021, Daniel Mullins Games)
Orgazmo (1997, Trey Parker)
Fluide Glacial (1975 - en cours, AUDIE)
A Few of my favorite things (5)
Jacquou le Croquant (1899, Eugène Le Roy)
Donkey Kong Country 3: Dixie Kong's Double Trouble! (1996, RareWare)
Les Guignols de l'Info (1988-2018, Alain De Greef & Alain Duverne, auteurs divers)
Kador (1978-1982, Binet)
Little Shop of Horrors (1982, H. Ashman & A. Menken)
Le Petit Chose (1868, Alphonse Daudet)
The Legend of Zelda: Link's Awakening (1993, Nintendo)
Columbo (1968-2003, Richard Levinson & William Link)
Cédric (1986 - en cours, Cauvin & Laudec)
Des nouvelles (février 2026)
Renaud cante el' Nord (1993, Renaud)
The Bizarre World of Fake Video Games (2025, Super Eyepatch Wolf)
Hades II (2025, Supergiant Games)
Evil Dead 2: Dead by Dawn (1987, Sam Raimi)
Walking Dead (2005-2020, Robert Kirkman et al.)
Commenter cet article