Shrek (2001, Adamson & Jenson)

Publié le par GouxMathieu

   Quelque vingt ans plus tard, je suis toujours étonné de voir la place qu'a pu prendre cet ogre vert dans le paysage de l'internet contemporain. Le film était bon, il est l'est encore ; la critique porte encore, mais c'est ailleurs que j'ai toujours regardé.

 

 

   La VHS que m'avait offerte ma mère a beaucoup souffert des multiples visionnages et revisionnages du temps, par endroit, les couleurs disparaissaient ; cela ne m'arrêtait guère. La version française avait Alain Chabat dans le rôle de l'ogre, encore maintenant, plus que Mike Myers, je lui associe le personnage ; et même en regardant à nouveau ce film en version originale - ou ses suites -, ma cervelle semble traduire immédiatement le timbre d'une langue à l'autre.

   Les autres doubleurs et doubleuses, pour la version française, souvent d'être justes : Med Hondo, évidemment, pour l'âne en doubleur d'Eddie Murphy ; Barbara Tissier en Fiona, inégalable ; Philippe Catoire pour Lord Farquaad... Je ne regarde plus vraiment de VF aujourd'hui, ma culture anglophone s'est suffisamment renforcée pour goûter les subtilités des originaux ; mais tout comme bien des films d'animation de mon enfance, la VF est, et demeure, celle de mes souvenirs.

   D'ailleurs, parlons de Disney un peu puisque Shrek, bien entendu, de se lire comme une contre-voix de l'écurie à la souris noire, de renverser le rapport de force entre le prince et le monstre, entre la princesse délivrée et le fier destrier, et il me faut reconnaître que globalement, la chose fonctionne assez bien ; mais tout personnellement, de cela, je m'en suis rendu compte que bien plus tard, en lisant des analyses plus poussées, en revenant aux interviews, en en apprenant davantage sur la genèse de ce film et de ses réalisateurs.

   Car malgré tout, mon enfance fut relativement épargnée de ces "grands classiques" de Disney. Oh, qu'on ne s'y trompe : Aladdin, Le Roi Lion, Picsou et le reste... m'étaient connus, et je les aimais et fredonnais absolument : mais j'ai finalement autant grandi avec eux qu'avec Totoro ou Mononoke, et je ne connaissais Cendrillon ou La Belle au bois dormant que par les contes écrits, et nullement par les dessins animés. Je n'ai donc su parfaitement, lorsque j'avais quinze ans, associer les deux faces de la parodie : et quand bien même aurais-je compris, abstraitement, ce qu'on voulait me dire, je ne parvenais pas vraiment à mettre tout cela en pratique.

   C'est donc "au premier degré" que je vis Shrek, et ce pendant plusieurs années encore, et l'histoire me plut particulièrement. Pas tant du côté de l'ogre lui-même d'ailleurs, mais plutôt de Fiona, dans laquelle je me projetais absolument : avant San, avant Chihiro, il y avait cette princesse condamnée à se changer en ogresse la nuit venue, et malheureuse de ne pouvoir se conformer à un idéal qui lui échappait. Je m'y retrouvais, dans mon obésité juvénile ; dans ma timidité maladive, mon goût pour l'étude et le calme, ma solitude ; toutes ces choses que je regrettais. Ce n'était pas que je voulais qu'on voit "au-delà", je connaissais ma valeur ; je voulais changer, totalement, convaincu d'être une erreur à corriger.

   Finalement, les choses avancèrent ; j'ai changé ce que je voulais, ce qu'on me demandait de changer par amour et inquiétude ; j'ai gardé le reste, le faisant mien et le gardant dans le confort tranquille de mon intimité, il me réchauffait et à présent, je ne peux plus le quitter sans l'arracher. Il y avait ainsi comme un parallèle intéressant avec ce personnage, une tourmente qui me parlait particulièrement et que je n'avais point vue encore, du moins, point comme cela.

   Shrek arriva, il resta longtemps, il fut récompensé, il créa une nouvelle ère de l'animation dont on comprend à peine, peut-être, l'influence véritable sur les œuvres d'aujourd'hui. J'ai revu tous les films, ces derniers mois : le second ne vieillit pas si mal, le troisième est ennuyeux en diable ; le quatrième est une fable convenue, mais menée sans trop d'orgueil. Le premier, que devient-il cependant, au-delà des images reprises et des blagues répétées et détournées, des musiques à présent classiques ?

   Il reste, tout d'abord, quelque chose d'assez plaisant à l'œil, contre toute attente : la stylisation, légère, les couleurs et les formes, tout cela tient finalement assez bien deux décennies plus tard, bien plus que je ne le croyais. Il y a une histoire solide, de dominations et de privilèges, de minorités et d'épuration ; il y a une morale certes attendue, mais qui tombe bien. Et puis, pour moi, il y a le courage ; et quelques regrets.

 

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