L'Avare (1668, Molière)

Publié le par GouxMathieu

   Jadis, à l'université, on m'avait présenté L'Avare comme une "comédie mineure" de Molière, au regard du Misanthrope ou du Tartuffe. Peut-être ; c'est cependant par là que je connus l'auteur, et le théâtre.

 

 

 

   Je rentrais chez Molière par l'Avare, et de deux façons : tout d'abord, par le collège, qui nous l'avait fait étudier. Il est vrai que la pièce est assez bien choisie pour les plus jeunes : elle est en prose et non en vers, la situation est éternelle et immédiatement compréhensible, les personnages sont truculents. Ensuite, et évidemment, par l'adaptation de 1980 avec Louis de Funès en Harpagon, et j'adorais déjà absolument cet acteur.

   Depuis, je me suis assez facilement replongé dans l'Avare, et loin de le considérer comme mineur, je l'estime comme l'un de ses textes les plus réussis. Alors certes, il n'y a pas cette acidité sociale et ce regard fin que l'on trouve avec Alceste ou avec Tartuffe, il n'y a pas cette maestria alexandrine, les dramaturges auront sans doute mille arguments, bien tournés, pour expliquer la faiblesse de l'écriture ou de la mise en scène : peu m'importe.

   Cette pièce m'a immédiatement plu, et sa mise en garde particulièrement a eu un effet décisif sur moi, je pense. J'ai grandi dans une famille modeste, dira-t-on, où l'argent était souvent un sujet de discussion. Je n'ai jamais manqué de rien, je ne ferai point pleurer dans les chaumières : mais aussi loin que je me souvienne, on rabiotait ce qu'on pouvait, on allongeait la soupe et le shampooing, on baissait toujours le chauffage. Mais j'ai aussi grandi dans une famille généreuse, gentille, qui donnait tout ce qu'elle pouvait à qui le demandait.

   La frontière pouvait alors être fine entre l'avarice et la prudence, la prodigalité et l'altruisme. L'excès, l'hybris, c'est là un ennemi puissant dont il faut toujours se méfier, mais il est difficile de reconnaître toujours ses oripeaux. Même si je suis à présent dans une situation qui m'autorise à être moins prudent, il reste toujours quelque chose de mon enfance : je mange souvent des pâtes à l'eau, et mes porte-feuilles sont tapissés d'oursins.

   Aussi, à chaque fois que je veux acheter quelque chose d'inhabituel, pour mon propre plaisir, deux pensées s'agitent et l'une d'elle a la forme de l'avare, d'Harpagon qui rogne tout et ne laisse rien. Il est devenu un modèle repoussoir, ce qui était vraisemblablement l'un des objectifs de l'auteur. Sa peinture était telle, si réussie et si belle, et Louis de Funès le campa si magistralement, qu'elle s'impressionna éternellement en moi.

   Alors sans doute, peut-être, éventuellement ; tout comme le poète ne reconnaissait point l'auteur du Misanthrope dans le sac où Scapin s'enveloppe, les critiques ne reconnaîtront vraisemblablement point le fin observateur du Tartuffe dans les grimaces d'Harpagon. Mais on a les idoles que l'on peut : Harpagon est l'une des miennes, et je ne l'oublierai pas.

 

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