Le Gendarme de Saint-Tropez (1964, Jean Girault)

Publié le par GouxMathieu

   Sans doute suis-je dans cette période où l'enfance s'éloignant, je la regarde comme une sorte de paradis lointain, idéalisant tout et minorant ses défauts. Je ne ferai pas cela ici ; je veux néanmoins parler d'un film qui m'aura beaucoup amusé en son temps, mais qui m'aura également décontenancé, et à plusieurs niveaux.

 

 

   Déjà, rassurons les quelques qui s'inquiéteraient de voir dans ce journal une œuvre que d'aucuns appelleront "bassement populaire", quand bien même n'ai-je jamais craint, quelle que soit la catégorie, d'aller lorgner de ce côté : je ne réhabiliterai nullement, d'une façon ou d'une autre, ce film en arguant qu'il s'agit d'un chef d'œuvre caché, d'une perle du septième art se dissimulant derrière des gifles et des grimaces. Il était, est, et ne sera jamais qu'un divertissement, qu'une farce, mais il n'y a là rien d'infamant : l'autre ne reconnaît certes point l'auteur du Misanthrope dans le sac où Scapin s'enveloppe, mais les sachants n'y verront aucun ennui.

   Les frasques de Louis de Funès, pour lequel je continue à avoir beaucoup de tendresse pour son travail et sa précision comique, chaplinesque, Hellzapopinique, m'ont suivi toute mon enfance, une partie de mon adolescence, parfois à l'âge adulte. Je l'ai imité, quel enfant ne l'aura jamais fait ? Avec des camarades, en cours de récréation, nous jouions tantôt Pivert, tantôt de Tartas ; mais nos préférés, c'étaient Cruchot et Gerber. Mon embonpoint d'alors me faisait souvent aller vers ce dernier, mais je me défendais beaucoup en mimiques : mon miroir alors en profitait souvent, au grand dam de mes amis qui, j'en suis sûr, regrettent encore de pas m'avoir donné la chance de briller.

   Bref, revenons. On peut aborder ce film de nombreuses façons. On peut le recaser dans la carrière de son acteur-fétiche, qui le fit connaître et qui le propulsa au premier plan, lui qui occupait certes déjà l'affiche à côté des grands, mais toujours comme sous-fifre ou second couteau ; on peut le restituer dans le grand mouvement de la comédie française, l'homme simple qu'incarnait Fernandel, par exemple, se substituant au petit chef tout à la fois veule et mordant, que l'on trouve encore dans nos administrations ; on peut en faire des analyses sociologiques ou politiques, sur cette "peur du nudiste" qui préfigure, quelque part, les libérations de mai 68, ou le choix de St-Tropez dont la renommée sulfureuse ne cessait de grandir.

   Pour ma part, je prendrai mollement un point de vue de spectateur et étrangement, on peut trouver là quelques intelligences spéciales. Le début du film, ne serait-ce, a un goût bien à lui : il est tourné en noir et blanc, mettant en scène des braconniers et des garde-forestiers, des couvents de la France paysanne, et on se croirait devant une variation des films de Bourvil d'alors, ou des premiers grands rôles de Louis de Funès comme Ni vu, ni connu qui fleure bon le Balzac léger ou le Flaubert lévitant. Et puis, dès que la mutation du personnage est annoncée, le film passe en couleurs ; un twist remplace la pastorale champêtre ; le moment est contemporain. Jadis, je ne comprenais pas ce choix : à présent, j'y vois comme une folie agréable, une transition entre le comique d'alors et le comique d'après, presque un commentaire métafictionnel.

   La fin du film également, du moins, son tout dernier tiers, m'intrigua aussi longtemps. Pendant une heure, ou presque, il y avait là quelque chose du "film à sketchs", c'est-à-dire qu'on a une série de vignettes, plus ou moins reliées par tel ou tel fil - la chasse aux nudistes, l'entraînement de la brigade, une relation tumultueuse avec une fille... -, mais qui ne se dirigeait nullement vers un point particulier du moins, rien n'était fait pour ce faire. Et puis, brusquement, comme une carte que l'on retournerait, les formes se précisent, les contours se dessinent davantage. Un vol de voiture, puis de tableau, fait oublier la bambochade et la change en rocambole ; et, presque dans un esprit emprunté à de vieilles aventures de James Bond, une mafia est démantelée et le héros est promu.

   Ce changement de rythme, de braquet presque, est assez déconcertant mais, le temps venant, je sais gré aux scénaristes d'avoir choisi cette solution. Définitivement, je ne venais pas au film, et je n'y revenais point, pour ce dernier chapitre qui même encore maintenant, me déplaît beaucoup, du moins je lui reproche son absence d'humour et son sérieux déplacé après tant de comédie. Mais cet extrait replaçait toutes ces aventures dans un plus grand décor, un plus grand tableau : cela donnait de la profondeur à ces saynètes et permettait, beaucoup plus facilement, d'envisager des prolongements, des suites, qui vinrent bientôt comme on le sait.

   Aujourd'hui, sans doute que Le Gendarme de Saint-Tropez me fait bien moins rire qu'auparavant. Je continue cependant de l'aimer et de l'apprécier, pour ce qu'il est et non pour ce qu'il a pu représenter pour moi. On en dira ce que l'on voudra, et les Zoïles, évidemment, d'avoir raison lorsqu'ils fustigent le facile de la réplique ou du geste, le clownesque de la situation, l'imbécillité de l'intrigue. Je ne placerai pas ces choses-là au regard du succès populaire, commercial, de ce film, comme s'il fallait à tout prix choisir un camp et s'y tenir : chacun a raison, puisque chacun cherche son chat et qu'on le trouve tantôt, tantôt non.

   Il y a de la justesse, dans ce film, tout comme il y avait de la justesse dans Louis de Funès, de Fantômas au Grand Restaurant en allant jusqu'à la Soupe aux choux ou les Aventures de Rabbi Jacob. Qu'on apprécie, ou non, ses humeurs ; que cela plaise ou agace ; qu'on en ressorte joyeux ou attristé, atterré ou élevé ; des goûts et des couleurs, je ne discute point. Mais le sens du temps et du moment, de la gouaille et du silence, ces choses-là, ces talents d'acteur, on ne peut les ôter. À chacun ensuite de dire s'il aime la perle baroque, ou s'il préfère le diamant taillé.

    

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