Faites entrer l'accusé (2000 - en cours, Bernard Faroux)

Publié le par GouxMathieu

   L'atavisme culturel existe vraisemblablement ; du moins, je retrouve dans mes plaisirs ceux de mes parents, qui ont sans doute influencé mes goûts et mes couleurs. Parmi ceux-ci, une curiosité pour le sulfureux et le criminel : les romans policiers certes, mais également les "histoires vraies", les faits divers et les sordides vengeances judiciaires.

 

   Je sais bien pourtant, comme le disait Bourdieu, que "le fait divers fait diversion" ; mais je ne peux m'en empêcher. Pierre Bellemare, pour ne citer que lui, et ses recueils d'anecdotes ont accompagné mon enfance et ses ouvrages ont fait partie, aux côtés des bandes dessinées et d'autres romans plus "littéraires", de mes premières traversées de l'écrit. Je me fascinais pour ces maris jaloux, qui échafaudaient des plans terrifiants pour se débarrasser d'un amant ambitieux ; pour ces tueurs en série à l'enfance douloureuse et au parcours poussiéreux de sang ; pour ces femmes sphinges dissimulant tout, et préparant méticuleusement leurs alibis.

   Aussi, lorsqu'une émission sur une grande chaîne de télévision donne la part belle à ces saynètes, mes parents et moi sommes immédiatement conquis. Le visionnage, presque religieux, de Faites entrer l'accusé, le soir venu, était pour nous un rendez-vous que nous ne manquions pour rien au monde : et il entretenait notre paraphilie morbide, notre soif de vocabulaire spécialisé, cour d'assises, procès verbal de chique, enlèvement, rebondissement. L'on suivait cela comme un bon feuilleton, tout en étant contenté de l'assurance que tout cela s'était réellement passé.

   Dans un décorum inquiétant, une musique entêtante, la voix mécanique et découpée du présentateur nous entraînait dans une reconstitution chronologique des faits. L'on commence toujours par la découverte du corps ou des corps, une disparition suspicieuse ; les premiers témoignages, la première enquête ; les premiers indices, les premières hypothèses ; les interrogatoires étranges et la suspicion montante. On se plaît à échafauder nous-mêmes des théories, un tel nous semble louche, l'autre est arrogant : et à la façon d'un Cluedo, nous reconstruisons le fil des faits tout en le confrontant aux éléments de l'enquête que progressivement l'on nous donne.

   Ces soirées sont également des moments de dialogue, avec mes parents. Si certaines histoires sont récentes, d'autres remontent plus loin et mon père et ma mère de se souvenir d'avoir suivi les choses alors : l'affaire Grégory, qui avait tant secoué l'une ; le baron Empain, qui avait passionné l'autre ; Francis Heaulme ou Guy Georges, dont le nom faisait frémir dans la quiétude du foyer comme si, en le répétant trois fois, on pouvait les faire surgir de l'écran de télévision pour un ultime tour de piste.

   Plus jeune, j'étais sans doute impressionnable : j'étais surtout déjà analytique, méthodique, intéressé. Pour un peu, je dégainais d'un imperméable un calepin érodé sur lequel je notais des noms et des dates, je relevais le col et j'abaissais le chapeau mou sur les yeux, perdus dans un port du Havre, dans une campagne de Corrèze, dans une villa du Var. Régulièrement, la conclusion est moyenne, sans réponse définitive : un suspect est condamné certes, des aveux partiels ont été obtenus, mais les choses ne collent pas. L'emploi du temps est imprécis, l'accusé n'avait sans doute pas le temps de se rendre sur les lieux du crime et de revenir pour se montrer au dîner pendant lequel il a mangé de bon appétit ; l'analyse graphologique est douteuse, et a changé plusieurs fois de conclusions ; l'ADN est bien celui du père, mais le prélèvement était irrégulier et le mégot a pu être contaminé.

   Rares sont, finalement, les "affaires" définitivement achevées, sans doute aucun et sans contradictions. C'est ce qui participait également, et participe encore, à ma fascination : l'idée que la vérité et la réalité ne coïncidaient pas toujours, que quelqu'un sait, évidemment, quelque part, et qu'il pourrait avouer mais ne le fera jamais, soit parce qu'il doit se taire, soit parce qu'il n'est plus de ce monde ; et que nous n'aurons jamais qu'une partie du réel, et jamais sa totalité entière. Progressivement, je comprenais le plaisir de la fraction et de la fractale, de la partie et du tout, et de leur considérable incompatibilité.

   Je reviens de temps à autre à l'émission, dont les bons numéros sont disponibles en ligne. Je ne la suis plus aujourd'hui avec autant d'assiduité, la télévision me lassant de plus en plus : mais la nostalgie est parfois forte, et il me faut ma dose. Je suis euphorique et j'oublie, plus tard, ce que j'ai vu ; mais j'ai toujours au bord des lèvres le goût de la poudre, et du sang, et de la vérité, et du mensonge.

 

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