Charles d'Orléans (1394-1465)
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La littérature médiévale est venue tardivement à moi, mais je ne l'ai jamais quittée depuis. Il a fallu, bien entendu, que j'apprenne la langue pour l'apprécier totalement, les intrigues me plaisaient, mais ne me fascinaient pas. Il en fut autrement de la poésie, qui m'agrappa totalement, et infiniment.
C'est par les concours de l'Agrégation que je découvris Charles d'Orléans, qui sera pour moi plus poète que comte, plus auteur que duc ; plus libre qu'emprisonné. C'est une destinée étrange que celle-là, bizarrement romantique, étrangement médiévale et fantastique, le genre de choses que je m'attendais à voir dans Dragon Quest ou dans un autre roman. Il y a cette apparence de la mythologie, qui transsude dans notre réalité propre et la change : cette vie entière est poétique.
Il est vrai que j'avais dû apprendre l'une ou l'autre de ses ballades, traduites évidemment, quand j'étais petit, quelque chose qui parlait de l'hiver et de son blanc manteau : j'étais loin de savoir d'où la chose venait, on est comme cela quand on est petit. J'ai depuis appris la couleur du nonchaloir et la forme de la mérencolie, je parle à mes émotions comme à autant d'amies ; les saisons et les heures s'invitent dans ma maison, et elles s'assoient à la table.
J'avais, jadis, lu énormément de critiques et d'analyses du poète et de ses poésies, j'avais décompté les syllabes de ses rondeaux et de ses ballades, je savais tout de son emprisonnement. J'ai tout oublié depuis. La poésie est une langue seconde ou troisième, et comme pour l'allemand ou l'espagnol, si je cesse de la pratiquer, je perds mes réflexes. Il me suffit pourtant de revenir et de relire quelques vers pour qu'aussitôt, tout me revienne. "Escolier de Merencolie", ça y est, c'est la conjugaison ; "Puis ça, puis la, // Et sus et jus", je retrouve mes clitiques ; "Je n'ay plus soif, tairie est la fontaine", voilà mes adverbes.
La poésie de Charles a également cet avantage, c'est qu'elle se situe à l'extrémité de l'ancien français, elle est presque lisible pour nous : elle a juste ce qu'elle faut d'étrangeté et de bizarrerie pour créer une petite distance, un écran assez flou pour rendre curieux mais trop net pour être illisible. On entend bien, on lit parfaitement ; et on pleure et on chante sans se forcer. Je me suis toujours senti proche de Charles d'Orléans, à l'époque déjà quand je l'étudiais. Même s'il m'est aujourd'hui moins familier, je le retiens encore, et je l'aime toujours.
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