Jojo (1987 - 2010, André Geerts)

Publié le par GouxMathieu

   Cela peut sembler un cliché, mais j'ai un rapport compliqué avec mon enfance. Cela ne fut pas un moment agréable de ma vie, mais plutôt un très long moment, qu'il me tardait d'achever. Je n'ai pas été frappé ni molesté, qu'on ne se fasse pas d'idées : mais j'étais seul, je déprimais et je m'ennuyais, et je n'attendais qu'on me laisse tranquille.

 

 

   Aussi, tous les films, tous les livres, toutes les histoires qui me parlent d'un "paradis perdu de l'enfance", des copains et de l'école, des quatre-cents coups ou que-sais-je, tout cela me dépasse absolument. Je n'ai rien vécu de cela, j'étais un enfant timoré et solitaire, qui n'arrivait pas vraiment à communiquer avec ses camarades, qui avait des passions et des hobbies que personne ne comprenait vraiment. J'étais assez bizarre, quand j'y repense ; et j'en souffrais.

   Fut un temps où je regrettais tout cela ; je suis passé à autre chose depuis. J'ai tout oublié, ou presque, de mon enfance, cela n'est pas important pour moi. C'est sans doute la raison pour laquelle certains livres, certaines BD et certains films me laissent de glace, car ils ne parviennent pas à jouer sur une quelconque fibre nostalgique. Il y a des exceptions, j'en ai parlé jadis ; Jojo en est une autre.

   C'est vraiment étrange, car Jojo est comme piégé dans un monde que je n'ai jamais connu, qui renvoie peut-être à l'univers de mes parents ou de mes grands-parents : un monde qui a un peu de l'image d'Épinal d'une France, ou d'une Belgique profonde, loin des villes, qui sent les crêpes et le vélo, l'école communale et les châtaigniers. C'est incroyablement anachronique et délavé, bizarrement vieilli, même pour 1987 ; et dès mes premières lectures, le charme, pourtant, opéra.

   C'est dans Spirou que je découvris Jojo, je pense avec l'album "Le serment d'amitié", une histoire très belle à la morale implacable, qui m'avait, jadis, beaucoup touché. Les albums suivants, aussi, m'étonnèrent, particulièrement "Monsieur Je-sais-tout", qui m'apprit, je crois, l'existence du pendule de Foucault, et "Mamy se défend" où une certaine scène, à la fin de l'album, dans le métro, avait une tension incroyable.

   Geerts nous quitta en 2010, alors que le dix-huitième album était en écriture. Je n'achetais plus Spirou à l'époque, j'étais passé à autre chose. Par hasard pourtant, je lisais le numéro de l'hebdomadaire consacré à la nouvelle, ils ne manquent jamais de parler de la mort des artistes dont ils font découvrir le travail. J'ai été particulièrement touché de l'apprendre. Jojo, pourtant, ne m'avait pas accompagné dans ma vie d'adulte, il était resté chez mes parents. J'avais pris Gotlib, j'avais pris Spirou, mais pas le gamin à la casquette.

   Il y a quelque chose de touchant, dans Jojo, même si l'on ne se rappelle pas de son enfance. Ces bouilles rondes et joufflues, ces histoires d'école et d'ardoises de calcul mental, ces plages pleines de congés payés : ça pourrait très bien être un pays imaginaire pour moi, la planète Krypton ou le pays des Moumines, ça serait du pareil au même. Et pourtant, ce monde me dit quelque chose, là où tous les autres discours restaient silencieux.

 

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