Le Pendule de Foucault (1988, Umberto Eco)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai, avec la littérature, comme un recul plus froid que pour d'autres formes artistiques. Des romans m'ont fait pleurer ou rire, d'autres m'ont étonné ; mais les émotions que je vis par le truchement de l'écrit me semblent différentes, comme étouffées, au regard de celles produites par le cinéma ou le théâtre. À une exception cependant : Le Pendule de Foucault.

 

 

   Bien avant de connaître Le Nom de la Rose, c'est par Le Pendule de Foucault que je commençais mon parcours de l'auteur voire, ce me semble, de la littérature en général. J'avais déjà lu auparavant, mais c'était surtout des choses que l'on réservait aux enfants de mon âge : des historiettes de Fantômette ou des nouvelles fantastiques qu'offraient mes professeures de français. Mais entre ces tentatives et l'intégrale de Victor Hugo que je dévorais à l'adolescence, il y eut l'étape Pendule de Foucault.

   Mes parents en possédaient une édition princeps, je pense, avec une belle couverture vert émeraude, et veloutée ; je le découvrais dans notre maison de campagne, entre de vieux albums d'Astérix et un de Tanguy & Laverdure ; je commençais à le parcourir et, comme cela me plaisait et que j'y voyais un bel exercice de lecture, je poursuivais. Il s'en fallut cependant de peu que ma mère ne me l'interdise : je me réveillais en hurlant dans la nuit.

   Est-ce un hasard, on sait que les pré-adolescents et pré-adolescentes sont souvent soumises aux "terreurs nocturnes" ; ou bien ces histoires de complots et de sociétés secrètes m'avaient-elles véritablement troublé, au point d'envahir mes nuits et de transformer mes rêves sucrés en cauchemars ignobles ; je l'ignore, et sans doute ne pourrai-je jamais le savoir. Il est certain cependant que l'événement me marqua profondément, mais moins par son expérience (je ne savais absolument pas, au réveil, que je criais dans la nuit) que par le récit, terrifié, qu'en faisait ma mère au matin.

   Quelque part, il y avait là comme une charmante ironie, tant il est vrai que les protagonistes de ce roman s'avèrent, par endroit, plus spectatrices qu'acteurs, plus patients qu'impatientes. Les complots sont découverts par accident, en donnant à manger à un calculateur des mots-clés comme Bible, Cabbale et Mickey Mouse ; on parle de morts, d'amour, d'édition, du chiffre "trois" ; il se passe tout, et il ne se passe rien. On parle bien, mollement, de la descendance du christ et de l'Agnus Dei, de toute une histoire que d'autres exploiteront au succès au cinéma, et que je retrouverai dans Gabriel Knight III ; mais à mon sens, c'est plus un lieu périphérique de l'intrigue que son intérêt, du moins, c'est ainsi que je le prenais jadis, et que je le prends encore maintenant.

   Il y a cette légende, qui circule parfois dans les récits des grands auteurs et des grandes autrices, celle de "l'œuvre originelle", du texte, de la chanson, du poème qui durablement imprima dans les cœurs et les esprits une empreinte, qui durera jusqu'à la fin des temps, comme une marque spirituelle au fer rouge. J'ai déjà eu à parler de ça, jadis, pour le jeu vidéo par exemple, ou pour la bande dessinée ; en littérature, j'ai des modèles indépassables, bien entendu ; mais Le Pendule... est peut-être ce qui caractérise le mieux mon style présent, autant que je puisse en avoir.

   Ce goût, ainsi, pour les légendes et les mythes anciens, pour le secret trouvé entre deux vers ; ce goût pour les histoires policières ; pour le complot mêlé de sciences et d'ésotérisme ; on le trouve ici, et on le trouve là. Loin de moi, évidemment, l'idée de me comparer au Maître, il était et sera toujours unique ; mais je pense être à présent l'un de ses élèves. Je le compris bien tard, mais peu importe : il est des secrets qui ne se dévoilent que bien après le crime.

   On peut bien pester, comme on peste souvent chez moi du reste, sur la rigueur de la référence choisie, sur les connaissances multiples exigées pour comprendre une ligne de dialogue ou un nom, lancé comme une formule magique et destiné à tout éclairer, mais qui finit généralement par tout obscurcir. Cervantès, déjà, s'en moquait ; moi-même, parfois, je peux trouver ça dérangeant. J'y reviens toujours finalement, comme un ancien alcoolique replonge dans son vice après des années de sevrage : mais moins qu'un jeu intellectif, moins que de poitriner, il s'agit pour moi d'en appeler à une ancienne tradition médiévale à laquelle je suis, malgré tout, attachée, même si populairement.

   Je m'aperçois en chemin à quel point il peut être curieux, me concernant, de surtout travailler sur la langue classique - c'est là ma spécialité académique - et d'aimer surtout le baroque : mais Racine lui-même, dans la préface de Mithridate ce me semble, de louer ce style ancien d'Amyot, plein de flonflons et d'arabesques, qui nous semble si pesant aujourd'hui, qui est si beau pourtant quand on le regarde de biais, et non de face. C'est peut-être ça, finalement, ce qu'on nous dit dans ce roman, c'est peut-être ça, finalement, que je retins : que l'on peut regarder le monde de biais et le voir totalement, peut-être même mieux, qu'en se brûlant la rétine à la vérité nue.

 

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