Les Cahiers d'Esther (2016-2024, Riad Sattouf)

Publié le par MathieuGoux

   L'évolution dans le temps demeure, sans doute, l'une de mes plus grandes fascinations. J'en ai fait mon métier, mais partout je la recherche : j'aime que les choses s'installent dans la durée. J'aime les voir progresser, changer, se transformer, devenir imperceptiblement différentes, tout comme nous.

 

 

   De Riad Sattouf, j'avais parlé jadis ici de L'Arabe du Futur, qui m'avait absolument plu et qui m'avait fait vraiment découvrir l'auteur après quelques tentatives ci et là. Depuis, je cherche constamment son travail et son trait ; et même si tout ne me plaît pas, et même si ces excursions, au cinéma notamment, m'ont semblé plutôt médiocre, je ne peux ôter le génie, je ne peux que voir le talent.

   Les Cahiers d'Esther est, quelque part, un pendant lumineux, clair et léger, à L'Arabe du Futur : on y retrouve ce récit chronologique qui laisse une part importante aux cercles concentriques de la société et de nos vies, la famille, les copines et les copains, l'école, la rue, le monde ; la relation complexe aux parents ; la fratrie qui désabuse ; l'influence des médias, et de la télévision notamment.

   J'irais plus loin encore, peut-être trop : mais voir ainsi la vie d'une petite fille, plutôt que celle d'un garçon ; en France, plutôt qu'en Syrie ; à Paris, plutôt qu'à la campagne ; dans le monde d'aujourd'hui, plutôt qu'il y a quarante ou cinquante ans ; je ne peux y voir là qu'une stratégie, peut-être désirée, peut-être adventice, de prendre le contre-pied absolu de l'autobiographie, même de se rêver autrement, si les circonstances de sa naissance avaient été différentes. Plus loin encore : "Esther" étant un nom associé à l'hébreu, on peut même y lire là, politiquement et culturellement, une "anti-arabe du futur".

   On s'y retrouve, alors, avec tout ça, on navigue en mer connue, on retrouve ses marques. Progressivement, les choses changent ; et puis on trouve de la continuité dans le changement, et du changement dans la continuité ; on voit les mêmes couleurs, et on voit des couleurs différentes.

   D'année en année, là aussi, des fils se tissent, se nouent et se dénouent. Ce qui avait de l'importance à dix ans n'en a plus vraiment à quinze ; ce qui était essentiel adolescent ne le sera plus adulte. C'est une platitude ; mais il y a des évidences qu'il est toujours agréable de dire, toujours nécessaire d'entendre. Moi qui ai souvent gardé les objets de mon enfance, qui en ai perdu d'autres, je vois mon regard évoluer progressivement sur eux, qui ne changent pourtant point.

   Je ne regrette rien, j'ai su grandir comme je le voulais, avec douleur parfois. J'aime ce que je suis devenu. J'aime toutes les expériences passées et, comme toutes et tous, des anecdotes d'enfance, j'en ai assez pour en remplir des albums. J'en revis par Esther, parfois, car les enfances se ressemblent, nos vies se ressemblent toujours un peu. La condition humaine sera toujours universelle : ce peut être un fardeau. C'est, pour moi, une extraordinaire chance : cela veut dire que l'on pourra toujours se comprendre.

 

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