L'Arabe du futur (2014 - en cours, Riad Sattouf)

Si j'ai été, plus jeune, un fin connaisseur de la bande dessinée, suivant l'actualité, lisant ce que je pouvais, discutant et élaborant avec chacun sur ce neuvième art, j'ai, depuis et comme qui dirait, décroché : mais occasionnellement me voilà agrapper ceci ou cela, et rattraper mon retard. L'Arabe du futur vaut sans doute la découverte, et réunit comme magiquement tout ce que j'apprécie dans une œuvre.
Mon premier contact avec Riad Sattouf fut, je le présume, La Vie secrète des jeunes, dont j'avais volé un volume chez quelques ami.e.s d'alors. De ce "nouvel esprit" de la bande dessinée, du moins c'était ainsi que je le voyais, moi qui ne connaissais que peu Trondheim ou Larcenet, je retenais surtout une sorte de ligne claire, une audace particulière dans la découpe - y compris lorsque le gaufrier apparaît étrangement classique -, et un talent de la narration auquel j'étais assez sensible.
Mais, les choses allant, je délaissais l'auteur, je le mettais de côté sans même m'en rendre compte : et ce ne sera qu'en 2015 peut-être, dans des circonstances qui m'échappent aujourd'hui, que je découvrais ce que je pense être l'une des séries les plus touchées de ces vingt dernières années. Une fois encore, passons rapidement : voilà une autobiographie de l'auteur, se consacrant notablement à son enfance et à sa jeunesse au Moyen-Orient et à ses relations, diverses, avec son père et sa famille.

Ce qui fonde vraisemblablement, et à mes yeux, le grand intérêt de cette série toujours en construction, au regard d'autres et notamment du Combat ordinaire qui, certes, fictionnalise davantage le travail autobiographique de son auteur, c'est précisément cette absence de distance véritable entre la figure de papier, et la figure de Riad Sattouf lui-même ou, plutôt, la construction de cette figure au miroir de ce que nous en lisons. Le pacte autobiographique, pour reprendre des formules éprouvées, est une tromperie généralisée, et la force d'une telle œuvre se mesure à celle de l'illusion construite, on le saura volontiers.
Ce qui joue sans doute en la faveur de cette illusion, ce sont ces prises de distance successives pour le lecteur français ou francophone. Distance temporelle, mais cela est évidemment attendu dans cet exercice ; distance géographique, ce qui est davantage atypique ; distance culturelle et politique enfin, en nous faisant revenir sur ces essais syriens et libyens quant à ce que l'on a appelé le "socialisme arabe" et dont je n'avais, me concernant, que peu entendu parler. En alternant alors pastille historique, moment personnel, anecdote plus ou moins signifiante, tout semble prendre une historicité nouvelle, une grandeur particulière, dans le petit comme dans le noble.

Particulièrement, il y a cette règle plus ou moins tacite, du moins acceptée par chacun en commençant une (auto)biographie, que l'on compose ou qu'on lise : tout ne sera pas dit, car tout n'a pas la même importance, tout ne sera pas toujours symbolique, tout ne reviendra pas plus loin. C'est ce travail de tri, de critique dans le sens étymologique du terme, qui fonde l'importance du texte certes, mais il convient paradoxalement et difficilement de garder une illusion d'honnêteté, une illusion d'exhaustivité : il y a, toujours, cette idée que les vies contées sont des vies d'exception, et que du choix du petit-déjeuner à la couleur des rideaux, tout est soit image de sa personnalité profonde, soit prophétie à accomplir.
Bien que nous sachions cela, et bien que Riad Sattouf, vraisemblablement, le sache de même, il n'y paraît rien : et autant il est ce jeu de distances, autant manque-t-il, étrangement et brillamment, cette distance du scripteur sur sa propre vie, ce jugement du vieillard, ou de la vieillarde, sur l'être qu'il ou elle était jadis, comprenant ce qui n'était pas compris, voyant ce qui n'était pas vu, disant ce qui n'était pas dit. S'écrire, c'est aussi écrire les contingences et les nécessités, c'est une téléologie solipsiste, une marche continue : survivre, après tout, et atteindre ce vénérable âge où les mémoires deviennent pertinentes, c'est déjà réussir du moins, c'est ce que l'on nous apprend sans doute, et c'est sans doute ainsi que l'on nous demande de voir nos existences singulières comme collectives.

J'ai toujours été partagé, me concernant, sur ces idées. J'ai longtemps cru, comme nombre sans doute, qu'un jour, tout sera éclairci, tout sera expliqué : que le moindre de mes choix prendra sens dans la longueur, que je me retournerai et que je comprendrai chaque ornière, chaque bosse comme autant d'opportunités que j'ai pu prendre pour devenir meilleur, devenir plus gentil, devenir plus intelligent ; quelque part, je pense toujours cela. Mais aussi, et je m'en rends volontiers compte, je fais sans doute de plus en plus d'efforts pour le croire.
Il est aussi l'extrême inverse, que développe vraisemblablement une série comme Rick and Morty, Bojack Horseman en une moindre mesure, selon lequel rien n'a de sens, si ce n'est nos actions et nos relations avec celles et ceux nous entourant. Il n'y a point d'épiphanie, il n'y a point de symbole caché, il n'y a pas de machine particulière dans laquelle l'engrenage que serait notre vie s'insérerait agréablement et uniquement, pour un but certes secret, mais réel cependant.

Les révolutions, le socialisme dont nous parle Riad Sattouf et, vraisemblablement, la façon dont son père cohabite entre les modernités et les traditions, marchent davantage dans le premier mouvement, dans cette idée, que je persiste à aimer cependant, de la "fin de l'histoire", vision peut-être idyllique, "bossuétique" de nos existences, mais cruellement séduisante : et nos existences, nos vies entières, de hurler cependant la nuit venue que nous nous trompons parfaitement.
Et puis, il y a L'Arabe du futur. Il y a cette tristesse, et cette joie, tristesse des injustices d'une société toute dirigée vers l'humiliation et le conflit, joie d'un tendre moment dans les bras d'un parent ou d'un ami ; il y a cette hautesse, celle des idées éternelles, et la mesquinerie des imbéciles ou des lâches ; il a cet espoir d'un monde meilleur, et la pauvreté triste, l'absence douloureuse, les sympathies et les amours déçues. En définitive, que nous restera-t-il ? Cette impression, légère, qu'une vie importe en et pour elle-même. Ce qui nous est offert ici, et ce qui grand, ce qui est sans doute pour moi le plus notable, c'est cette idée : qu'importe le message, qu'importe la signifiance. Vivre se suffit déjà : laissons alors à celles et ceux qui ont tant à se faire pardonner le soin de trouver, dans une date d'anniversaire ou de mariage, les chiffres magiques des équations de nos vies et les solutions que nous ne leur demanderons jamais.

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Inscryption (2021, Daniel Mullins Games)
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A Few of my favorite things (5)
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