Lapinot et les carottes de Patagonie (1992, Lewis Trondheim)

Publié le par GouxMathieu

   On entend souvent parler de toute une génération d'auteurs, qui ferait partie de la "nouvelle vague" de la bande dessinée. Parmi eux, j'ai évoqué précédemment Libon, avant encore Larcenet ; mais l'on considère souvent Lewis Trondheim comme le père, sinon consacré, du moins accompli, de ce nouvel élan qui frappa le média aux alentours des années 1990.

 

 

   Comme tous les mouvements artistiques, il est pour ainsi dire impossible de donner une définition absolue et définitive de celui-ci. Généralement, l'on lui prête une attention davantage portée sur des sujets graves et sérieux, la mort, le couple, la politique ; le regard s'intéresse à la mouvance des choses, plus diabolique que symbolique ; le dessin se permet d'être davantage incertain, délaissant la "ligne claire" des ancêtres, puisque l'histoire se fait infiniment plus complexe.

    Incertain certes, mais non sans nécessité ; et, si je puis me permettre un truisme, l'on ne peut songer faire de la "bande dessinée" sans savoir dessiner. Lewis Trondheim fut jadis dans cette situation, et il prit le problème à bras-le-corps : et de partir à l'aventure, à tous les niveaux, et de commencer à dessiner sans savoir où l'histoire le mènera, puisqu'elle n'est pas écrite par avance. Voici venir Lapinot, ses carottes, trop de personnages pour les citer ici mais qui pourraient chacun faire l'objet d'une histoire à part entière. Voici venir 500 pages d'intelligence et de sensibilité qui, je me plais à le croire, révolutionnèrent leur art sans retour en arrière possible.

    Comme l'histoire de Lapinot et de ses carottes importent finalement peu, je ne vais pas ici en parler et je préfère laisser les bienheureux qui ont encore tant à découvrir le faire prochainement ; en revanche, je préfère évoquer des choses qui, me concernant, m'ont profondément touché. Commençons par ce jeu que j'idôlatre, la reprise du cadre et de la tradition pour mieux les pervertir : et Trondheim reprit alors, peut-être par roublardise, peut-être par naïveté, peut-être par facilité, ce gaufrier régulier et inaltérable, douze cases organisées en trois colonnes, et rien de plus. Jamais un trait ne dépassera la bordure, jamais un personnage ne s'invitera dans la gouttière. L'on s'étonnera alors : est-ce donc là la révolution que l'on attendait ? Pardieu, répondra-t-on ! Mais ne sait-on donc point que ce sont les œuvres les plus classiques qui sont les plus capables de bouleverser ?

   Le lecteur pressé, celui-là même qui, dans sa librairie préférée, feuilletera le tout d'un regard distrait passera à autre chose ; mais le curieux, celui-là même qui, parce qu'il connaît la bande dessinée, sait que même les Uderzo, les Franquin, les Morris, faisaient davantage, s'arrêtera avec bonheur. Ce retour en arrière, destiné à tromper les imbéciles et les contentés, ne peut qu'attirer le regard. Effectivement : le classique de la découpe surprend, parce que tradition ; et alors que la bande dessinée, maintenant récompensée, connue, lue par tous, prétendait accéder - tout légitimement - à l'artistique, nous voilà revenu à ses origines.

    Cette réaction, qui prend la forme d'une "contre-histoire de la bande dessinée", marque alors le point de départ d'un tout nouveau mouvement. Une "nouvelle vague" ? Une "autre vague", plutôt, une lame de fond qui tout emporte mais qui, à l'instar d'un père Ubu, se doit aussi de tout effacer pour tout reconstruire.

    Et effectivement : si la découpe est classique, l'histoire, sa narration plutôt - car venant à parler de Lapinot, et de Trondheim en particulier, la précision est essentielle - est exceptionnelle. La bande dessinée, à présent, mélange les genres : et si qui Moebius, qui Fred, s'étaient déjà essayés au surréel et au dada, Lapinot nous propose une passerelle entre les comics Disney, la tragi-comédie politique, Dali et Tintin. C'est là une marque propre aux genres nouveaux, aux nouvelles œuvres : dans un même élan, il faut et tuer le père, et faire naître le fils. Don Quichotte tue le moyen-âge, et fait naître le roman moderne ; Ulysse tue le roman moderne, fait naître le roman post-moderne ; Lapinot tue la bande dessinée, et la ressuscite dans le même élan.

   Il faut voir, alors, la narration piétiner, aller nulle part, avant de brusquement s'emballer ; les intrigues se complexifier, et le lecteur d'en savoir toujours moins que les personnages ; soudain, tout s'arrête, et ces phases oniriques, où Lapinot erre, de planétoïdes en planétoïdes, d'être rentrées dans la mémoire collective. Le rythme de Lapinot, aussi empirique soit-il, est un monument d'énergie et de fluidité réunies. C'est la fougue qui emporte et qui s'arrête au bord du précipice avant de le longer ; c'est l'intelligence de la forme qui se plie devant les désirs de l'intrigue ; c'est cet enthousiasme enfantin, parfois, qui invite les adultes et les belles personnes à se pencher et à ôter leurs chapeaux pour cueillir une marguerite.

   D'aucuns réclament à Trondheim, depuis longtemps à présent, une suite aux Carottes : on le saura, l'histoire s'achève, au bout de 500 pages, sur une attente et une non-résolution. Mais a-t-on réellement besoin de celle-ci ? Trondheim a appris à dessiner, et nul n'est besoin de le prouver ici ; la bande dessinée a gagné une carrure que jamais on n'espérait, et nous en sommes tous lecteurs ; le parcours des Carottes épuise comme jamais, non seulement par sa longueur et ses intrigues à tiroir, mais aussi par la richesse que l'on peut y trouver.

    Je préfère volontiers le considérer comme une œuvre complète. L'histoire, je l'ai dit plus haut, n'est pas l'essentiel dans Lapinot. Gardons alors ce second tome légendaire comme un livre perdu, la comédie d'Aristote ; et si l'on veut en écrire la suite, qu'on l'écrive sans l'écrire, qu'on en parle sans la lire. Qu'on raconte l'histoire de ce lecteur, qui trouva l'ouvrage dans un grenier, le lut et le commenta ; mais qu'on laisse les carottes de Patagonie dans leur ambassade, et les magiciens dans leurs bouteilles.

    Narrer, ce n'est pas finir, c'est commencer ; le dessin existe dès le premier trait. Ce n'est pas qu'il ne serait guère plaisant de connaître la chute de ce saut dans la nouveauté, et si l'auteur un jour s'y essaie, sans doute serais-je parmi les premiers à acquérir l'objet : mais nous n'en avons plus besoin. 

   La perfection, dira le poète, n'est pas atteinte lorsque plus rien n'est à ajouter : mais lorsqu'il n'y a plus rien à enlever. Et je défie quiconque d'ôter une page, une case, une ligne, un mot de cette cathédrale qui trône, meilleur des keepsakes, sur un bureau, jamais loin de ma main. 

   

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