Citizen Kane (1941, Orson Welles)

Publié le par GouxMathieu

   Sur ce blog, je traite d'œuvres connues, et d'autres sans doute plus anonymes. Aujourd'hui, je m'en viens aborder, sans doute, la plus populaire de toutes en matière de cinéma : j'avais déjà cité ce mot de Jean Yanne, qui disait que "les classiques, ce sont des œuvres que tout le monde connaît et que personne ne veut lire"... Peut-être.

 

 

   J'ai toujours considéré les arts, tous les arts, comme des représentations du "mythe originel", dans une lignée qui n'est pas si éloignée, finalement, de l'augustinisme. Il y a un point de départ magistral, symboliquement et réellement fort, qui marque le commencement de tout, et toutes les représentations postérieures de tenter, maladroitement ou astucieusement, de reproduire ce coup d'éclat, sans succès. C'est l'Iliade et l'Odyssée en Littérature ; c'est Super Mario Bros. en jeu vidéo ; c'est Tintin en bandes dessinées. Ces œuvres ne sont pas les premières, mais ce sont pourtant des précurseurs : et leur popularité n'a jamais été reniée.

   Difficile, en parlant de cinéma, de ne pas donner Citizen Kane comme image de ce point de départ. On me dira les frères Lumière, on me dira Méliès ; je réponds Welles tant il suffit de regarder ce film pour comprendre, selon moi, que tout le cinéma imite ou se détourne sciemment de ce mythe fondateur.

   J'ai mis longtemps, très longtemps avant de me plonger dans Citizen Kane. Je ne me sentais pas prêt. Il me fallait connaître les épigones, des plus sérieux aux plus stupides, me forger une solide culture. Ce n'est qu'ainsi que je pouvais comprendre tout le génie de ce mythe ou, au contraire, avoir un regard critique sur celui-ci.

   J'ai été rassuré : ma mauvaise foi a ses limites, et je n'ai su que m'incliner devant le talent intégral de cette pièce maîtresse de la culture en général. Du film, je ne connaissais alors que des images d'Épinal, le fameux "Rosebud" tant parodié ou cette réplique culte, "Don't worry about me. I'm Charles Foster Kane. I'm no cheap", lancée du haut d'un balcon. Quelque part, c'était déjà suffisant tant le film est construit à la façon d'un patchwork ou d'un puzzle que l'on doit reconstruire, une pièce après l'autre, en toute humilité.

   Nul m'est besoin, cela est une habitude ici lorsque j'aborde ces objets reconnus, de parler de l'histoire. Mais cette façon de la raconter, ce flash d'informations initial qui donne une trame, un synopsis solide sur lequel nous allons tout rattacher ; ces retours dans le passé et dans le futur par l'intermédiaire des nombreux narrateurs qui renvoient à toute une tradition littéraire du récit enchâssé qui paie son tribut à l'intrication multiple du temps humain devant le temps éternel ; ces avis tranchés, toujours, sur cette personne dont on découvre les aspects successifs, qui font du spectateur un partenaire actif de l'expérience ; tout cela est à la fois infiniment politique, et infiniment malin.

   C'est infiniment politique car par ce geste, le cinéma s'émancipe définitivement du théâtre qui ne peut proposer qu'une histoire rigide et prospective. Bien entendu, il y avait les hypotyposes et les récits passés, une bataille contre des Maures ; mais l'on avançait toujours. Ici, l'œil se fait intime, anticipe, revient, compare. L'on ne peut prendre les paroles pour argent comptant.

   Même si l'identification du spectateur au journaliste qui mène l'enquête paraît être un cas d'école et si le mécanisme fonctionne, c'est jusqu'à un certain point seulement. Rapidement, la caméra devient un narrateur tout-puissant, omnipotent mais non omniscient. C'est elle qui capture les derniers mots de Kane qui lance toute l'affaire alors que personne d'autre n'assiste à sa mort ; c'est elle qui nous montre les coupures de presse ; c'est elle qui fait ce synopsis dont je parlais haut ; c'est elle, enfin, qui dans cette furie, nous montre ce qu'est réellement "Rosebud".

   Et cet œil, car le cinéma n'est jamais qu'un art de voyeuristes, de ne tracer aucune conclusion, de ne délivrer aucun message. Car l'on pense évidemment à "Aux Champs" de Maupassant : mais l'ironie de l'auteur dans cette nouvelle, finalement, prend le dessus. Ici, rien de tel. La leçon de morale, ou d'éthique plutôt, du journaliste, sonne comme un rappel à l'ordre salvateur : aucun mot ne saurait expliquer (dans le sens fort du terme, c'est-à-dire "déplier", "déployer") la vie d'un homme ("I don't think any word can explain a man's life").

    Entre, alors, ces mots pleins de sagesse et les images dernières qui semblent nous donner le fin mot de l'énigme, il est une tension qui ne sera pas résolue. L'observateur, celui qui se trouve à l'extérieur, celui qui se contente de peser et de soupeser, de computer, le scientifique en un mot, sait trouver les "causes secrètes des choses" et voit des conséquences. Mais l'Homme, qui n'est jamais totalement étranger à l'objet de ses regards, qui va l'investir, même malgré lui, de ses aprioris, ne peut jamais rien saisir de ses mains.

   Citizen Kane est-il un film nihiliste ? Illustre-t-il la "volonté de puissance", pour reprendre un terme consacré, et la finalité morbide de celle-ci ? Je n'ai su manquer de le regarder ainsi, j'avoue... Mais mon œil n'appartient jamais qu'à moi.

 

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