House of Leaves (2000, Mark Z. Danielewski)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a, dans tout art et dans tout média, deux niveaux de lecture existants. Il y a, pour résumer, le "fond", et la "forme", le tableau et ce qu'il représente, la bobine du film et le film lui-même. Souvent, les créateurs de disjoindre ces deux niveaux, ne considérant le support que dans ses limites pragmatiques : mais d'autres l'exploitent dans toute sa spécificité, et c'est ce que l'on a ici pour House of Leaves.

 

   De la même façon que pour Gaspard de la Nuit, House of Leaves tire du côté du "beau livre" ou, plutôt du livre "objet d'art". Son existence, sa raison d'être, dépend autant de son propos que de sa mise en page, de sa disposition, de la façon dont il utilise les notes de bas de page, les renvois, les blancs et les pleins : et, de la même façon que le recueil d'Aloysius Bertrand, ces éléments graphiques participent pleinement de l'expérience de lecture.

   Résumer l'histoire du roman, en cela, est très difficile dans la mesure où tout s'imbrique perpétuellement, ce qui n'est pas sans faire penser aux romans fleuves de l'époque classique, L'Astrée en premier lieu : mais alors que les récits successifs s'ouvrent au fur et à mesure, ils ne se ferment pas totalement. Régulièrement alors, les autres narrateurs, qui initient ces différents récits, interviennent de ci, de là, pour commenter les événements qu'ils développent, ajoutant des notes aux notes déjà présentes, apportant des précisions annexes, font part de leurs doutes ou de leurs peurs.

   La première histoire est celle d'un tatoueur, Johnny Errand, qui, sur l'invitation d'un ami, trouve un manuscrit laissé par un vieil aveugle, Zampanò. Ce dernier étudie un film amateur nommé "The Navidson Record". Ce film traite alors de la fameuse "Maison des Feuilles", une bâtisse étrange habitée par la famille Navidson. Alors que celle-ci revient de vacances, ils découvrent qu'une porte est magiquement apparue sur un mur auparavant blanc, porte menant à un cabinet vide et menant à son tour vers une de leurs chambres. En enquêtant sur ce phénomène, la famille découvre alors une impossibilité physique : les dimensions de l'intérieur de la maison excèdent le périmètre extérieur de celle-ci. Autrement dit, elle est plus grande dedans que dehors.

   Ils font appel alors à des spécialistes qui découvriront une série de tunnels et de chambres, dont l'exploration les conduira doucement à la folie la plus sévère.

   Je résume alors : Johnny commente le manuscrit de Zampanò, qui commente le film "The Navidson Record" (lui-même composé, notamment, de la narration du père Navidson et de Holloway, l'un des explorateurs). En plus de cela, le récit inclut les lettres de la mère de Johnny, placée en hôpital psychiatrique, et les notes de l'éditeur du texte de ce dernier, qui ne manque pas de faire part de sa propre expérience. Aussi, nous avons là un texte "chorale" à cinq, six, sept narrateurs, chacun discriminé par sa police d'écriture, qui perpétuellement se répondent dans un chaos inintelligible.

   Nous sommes alors emportés dans cette noria sans fin en essayant, tant bien que mal, de démêler les mots de chacun, de la même façon dont on peut tâcher de se concentrer sur une seule et même voix dans un foule disparate, orientant notre oreille comme il se doit. L'exercice, évidemment, est éreintant : et rapidement, à l'image même de Johnny, nous perdons pied avec la réalité, incapable de discerner les différentes couches du texte.

   Ce livre est fascinant, il me semble, à trois niveaux.

   Tout d'abord, pour son histoire, évidemment. Chaque "récit" peut composer une nouvelle ou un roman fantastique en lui-même. Bien que la descente progressive dans la folie de Johnny étonne, et que bien que la vie de Zampanò soit des plus mystérieures, c'est bien, pour moi, "The Navidson Record" qui compose le cœur de l'histoire. Cette maison plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur, la description de ces tunnels et de ces caves, la déréliction progressive des explorateurs, tout cela n'a pu m'empêcher de me fasciner et de me renvoyer aux grandes heures d'Edgar Allan Poe ou de Théophile Gauthier. Je suis encore fasciné par cette idée qui réveille en moi des sentiments freudiens d'Unheimlich et me fait penser à une sorte de version distordue d'Alice au pays des merveilles.

   Ensuite, pour la conduite même de l'histoire et l'interconnexion constante entre les différents récits, le jeu sur le réel et l'irréel, sur la confiance que l'on accorde aux différents narrateurs. La chose est loin d'être nouvelle en elle-même : et la Littérature comtemporaine, de Bret Easton Ellis à Alain Robbe-Grillet, de pousser aussi loin que possible "l'ère du soupçon" et de ne pas apporter de réponses définitives aux questions que l'on pourrait se poser, comme si le texte n'était nullement censé nous apporter une vision réelle et réaliste des événements traversés.

   House of Leaves, à mon sens et cependant, va encore plus loin que les autres dans la mesure où les différents narrateurs, et l'éditeur lui-même, commentent constamment leurs expériences de lecture et sont donc, à la fois, auteurs et lecteurs. Nous lisons ce qu'ils lisent et, par notre interprétation, nous écrivons également le propos. Cela cause un sentiment dérangeant, un "bris du quatrième mur" pour prendre une métaphore théâtrale, bien plus intéressant qu'une simple "adresse" au lecteur. Nous ne sommes pas un "lecteur type", un lector in fabula, mais nous devenons, par cette expérience, un véritable acteur/auteur.

   Enfin, la disposition graphique, soit la prise en compte du média en tant que "support" de l'histoire, participe pleinement de l'expérience de lecture. Si la poésie, comme je le disais plus haut, a depuis longtemps pris en compte la page comme expression visuelle du langage, le roman, quant à lui, est souvent prisonnier de sa linéarité. House of Leaves met à défaut ce postulat : outre les pages quasiment blanches, où seul un mot ou deux apparaît qui dans un coin, qui dans l'autre, les nombreuses notes de bas de page, elles-mêmes renvoyant à d'autres notes, les renvois aux annexes, font qu'il est impossible de lire ce texte "normalement". Nous sommes rapidement contraints de retourner l'ouvage, d'aller plusieurs pages en avant, ou en arrière, nous sommes comme "enfermés" dans le texte comme on peut l'être dans cette fameuse maison, et la claustrophobie nous envahit.

   Je me rappelle encore, lors de ma première traversée de l'ouvrage, j'allais souvent dans un parc non loin de chez moi et je le lisais sur un banc. Plusieurs fois, en pleine journée pourtant et entouré d'enfants, me suis-je surpris à me retourner en croyant être observé, ou être mal à l'aise à la lecture de certains événements troublants. Le dirais-je ? Je fis même quelques cauchemars.

   Lisons House of Leaves. Il s'agit, pour moi, non seulement d'un chef d'œuvre de la Littérature fantastique ou de la Littérature états-unienne, mais aussi de la Littérature dans son absolu. Ce roman, et j'avais oublié que je pouvais l'être par la Littérature, moi qui commence à la connaître assez bien, m'a étonné.

   Et j'emploie ce terme en toute connaissance de cause : ce fut comme si le tonnerre m'avait frappé, et encore aujourd'hui je porte, dans mes mains, les cicatrices de ce choc inédit. 

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