20th Century Boys (1999 - 2007, Naoki Urasawa)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai souvent pensé que le genre et le support influençaient, tout autant que la sensibilité d'un auteur, son éducation, ses lectures, la conduite d'une œuvre. Est-ce parce que le manga est ainsi diffusé en feuilletons, et qu'il faut toujours approvisionner les lecteurs, que ses intrigues me semblent plus complexes que dans la bande dessinée traditionnelle ? Je n'en ai aucune preuve, mais je ne vois guère comment 20th Century Boys aurait pu voir le jour autrement.

 

   J'avais déjà évoqué, en parlant de One Piece, la tendance de certains auteurs à "tirer à la ligne". De prime abord, c'est ce que l'on peut ressentir en parcourant 20th Century Boys. L'intrigue originelle, effectivement, ne cesse de se développer, de s'enfler comme une baudruche, de se complexifier au-delà de ce que l'on croirait possible. Et puis, au fur à mesure, l'on se surprend à comprendre l'histoire, à relier les arcs narratifs, à comprendre que tous ces petits bouts disparates formaient une marqueterie complexe et entière ; mais, comme nous étions trop proches de l'ensemble, nous n'en discernions que le détail, et il faut sans doute au moins deux lectures pour tout comprendre ici.

   Naoki Urasawa, déjà connu pour Monster, roman-fleuve qui marqua durablement son média, signe ici ce qui est, pour moi, un chef d'œuvre. Contons le commencement : en 1997, Kenji, jeune employé d'épicerie, est le témoin dans sa ville de multiples attentats frappant notamment les aéroports et commence à entendre parler d'une curieuse épidémie faisant des ravages partout sur le globe. À la suite du suicide d'un de ses amis d'enfance, Donkey, le voilà reprendre contact avec la "bande" à laquelle il appartenait, quelques vingt-huit ans plus tôt. Ils se souviennent alors, qu'à l'époque, ils avaient inventé, par jeu, un "cahier de prédictions" : celui-ci narrait le plan odieux d'une organisation maléfique pour conquérir le monde, et eux de les arrêter. Le troublant, c'est que les récentes attaques terroristes semblent suivre point par point cette fiction : et Kenji et ses anciens compagnons de retrouver, alors, celui ou celle qui aurait puisé son inspiration dans leurs imaginations.

   De prime abord, l'ingéniosité de l'histoire frappe tout lecteur. Alors que l'on a eu tendance, et même encore aujourd'hui parfois, à associer le manga à des histoires simplexes, 20th Century Boys semble être un pied-de-nez aux détracteurs et prouve, s'il en était besoin, que le talent ne sera jamais associé à des objets, mais bien à des personnes. Ensuite, sa narration est tout particulièrement maligne et intelligente. One Piece, comme je le disais, était surtout horizontal ; Dragon Ball, vertical ; la figure qui me viendrait ici en tête serait celle de l'origami, du papier plié.

    Certes, le concept initial est propice aux flashbacks et régulièrement voit-on s'inclure, au sein du temps présent, des chapitres prenant place en 1969 alors que les protagonistes sont encore enfants ; mais l'histoire se fait également prospective et nous voilà rendus rapidement jusqu'en 2017, où les choses ne se sont pas déroulées comme prévues. D'un côté, nous avons les causes secrètes de conséquences sues ; de l'autre, des conséquences cachées de causes connues. Le pervers, si l'on peut dire, c'est que l'auteur se garde souvent de préciser en quelle année se déroulent les actions dont nous sommes les témoins, ou alors très tard dans leur économie. Nous retrouvons là, peu ou prou, un principe qu'exploitera la série télévisée Lost avec bien moins d'efficacité cependant.

   Les événements alors de se répondre dans le temps, les personnages de vieillir et de rajeunir successivement, les retours et projections d'obscurcir plus qu'ils n'éclairent. La bande dessinée, et le manga ici particulièrement, nous permet aller à l'encontre de ce que les lois physiques nous dictent, notamment que le temps est une dimension que nous ne parcourons que dans une seule direction. Nous sommes loin d'être spectateurs ici de la destinée de ces êtres de papier : par notre regard embrassant, nous les commandons de même sans que nous ne puissions, paradoxe des démiurges, les contrôler entièrement.

   À cette imbrication temporelle, qui a elle seule permet de hisser ce manga parmi les chefs d'œuvre du neuvième art, s'ajoute comme de juste une imbrication de thèmes et de sujets : le sectarisme, la manipulation, la guerre, le millénarisme, la propagande ; les conflits générationnels, le désespoir de la "population rock" des années 60, de ce qu'on a appelé la "génération Y" aujourd'hui, la technologie et ses dérives ; le changement et le pardon, la confession, l'éthique et la morale en général.

   La question de la faute, et du "péché originel" notamment, revient régulièrement. Contrairement à ce que l'on observe souvent dans ces œuvres aventureuses, où c'est l'hybris qui est cause de bien des tragédies, ici, c'est le malheur premier, la faute première, qui charpente l'ensemble de l'œuvre. Comme le fera Braid, plus loin, dans le domaine du jeu vidéo et qui met à profit de même la dimension plastique du temps, c'est l'erreur de jadis qui est cause de tous les malheurs subséquents. Un jeu d'enfant, rien de plus, aux conséquences pourtant nombreuses : mais on ne peut jamais voir, dans nos vies, qu'une partie du chemin et non l'ensemble de la route.

   Étrangement, il est comme un fonds chrétien à 20th Century Boys, ce qui étonne compte tenu de l'inspiration "rock", et profane alors, de son propos. Mais, comme je l'eus dit ailleurs, il y a un véritable "Génie du christianisme", pour reprendre une expression consacrée, qui parvient à cristalliser des constantes humaines et qui traversent toute notre espèce, au-delà des modes, des périodes et des peuples. C'est aussi cela, quelque part, qui donne à ce manga, que l'on croit pourtant dégagé de nos préoccupations occidentales, à ce qu'on dit, sa couleur particulière, sa fougue unique, son propos original.

    Original, le mot est lâché. Mais tandis que d'autres, que nombre, pensent qu'il suffit d'avoir l'Idée pour bâtir une cathédrale, Naoki Urasawa sait bien que cela n'est pas suffisant et que c'est la conscience du tout comme du détail, du connu et de l'inconnu, du clair-obscur, qui donne vigueur et force à un projet. 20th Century Boys, alors, de ne pas se réduire à un simple "synopsis", à un simple concept : c'est une œuvre complexe et complète, qui demande de l'investissement, de la patience et de l'humilité pour en saisir toutes les implications.

    Sa traversée est éprouvante, fatigante même par endroits et il est difficile de le parcourir d'un seul tenant sans avoir besoin de pauses régulières, de reprendre son souffle, voire, et il ne faut s'en priver, de revenir en arrière et relire certains chapitres avec les nouvelles informations en tête. C'est en s'émancipant nous-mêmes de la linéarité de la page, du temps, que nous pouvons comprendre ce manga, et le feuilleton se prête bien, alors, à ces jeux rétrospectifs, à cette scrutation fondamentale. L'on découvre alors que tout était là, que rien n'était caché : mais, encore une fois, nous étions passés aux côtés des choses, les délaissant car jugées inutiles ou superfétatoires.

   "Ne frappez pas, une mouche se frotte les mains et les pieds", dit un célèbre haïku d'Issa Kobayashi : si l'on doit donner un nom à ce manga, il faudrait l'appeler autrement qu'avec des mots. C'est le bruit, pour reprendre une belle scène de cette aventure, que fait une cuillère quand elle frappe deux fois la table ; c'est une main qui applaudit ; c'est l'arbre qui tombe dans la forêt, sans personne pour l'entendre.

   C'est l'absence et la présence, l'irréconciable conciliation. C'est le monde, aussi beau, cruel, imbécile, sensible, soudain, patient, qu'il peut l'être. C'est l'irréductible et le connu, ce sont les règles et leur arbitraire.

   20th Century Boys, c'est le noir qui se fait lorsque vous fermez les yeux, la peur reptilienne cachée au fond de nos têtes : et c'est aussi le blanc qui revient au petit matin. Ne passez pas à côté de cette pièce maîtresse, si je puis vous donner un conseil : il pourrait très bien, comme n'en ayant pas l'air, avoir toutes les réponses, et toutes les questions. 

 

Commenter cet article