Leisure Suit Larry in the Land of the Lounge Lizards (1987, Al Lowe)

Publié le par GouxMathieu

   On est toujours surpris de voir, en remontant le temps, combien ce que l'on pensait être de création récente fut en réalité inventée il y a plusieurs années de cela. Le Quichotte fait le bilan de la chevalerie ; Citizen Kane révolutionne le théâtre. Dans le monde du jeu vidéo, dans lequel plus que jamais on se plaît à réécrire l'histoire, je reviens cette semaine sur l'une de ses premières aventures érotiques, ou plutôt érotico-comiques car on rigole beaucoup avec Larry.

 

   Il en va de l'histoire de sexe, ou même de la pornographie, dans le jeu vidéo comme ailleurs : dès le commencement, il fut partout bien qu'invisible, cru et déraisonné avant de gagner comme un polish chic que l'on prête souvent aux années 70 et 80. C'est là une histoire longue et complexe, où l'on compte davantage de violences et de polémiques que d'avancées et de révolutions : je ne montrerai alors que quelques exemples et ne pointerai quelques endroits, et je surveillerai les spécialistes qui tâcheront de faire une analyse plus précise de ce phénomène.

   De mémoire, les premiers jeux pour adultes étaient aussi potaches que l'on peut l'imaginer : tout comme les jeunes enfants cherchent en priorité, dans les dictionnaires, les mots interdits et que les premiers pas sur l'Internet sont surtout dirigés vers les téléphones roses, les Custer's Revenge et autres Atari Porn n'étaient que de pâles copies qui d'Asteroids, qui de Breakout ou de Space Invaders où l'on rajoutait des fesses, des seins, des phallus et du foutre. Il se dégageait de ça un petit parfum d'interdit voire de crime, mais la limite était évidente.

   C'est encore une fois de Sierra On-Line, dont j'ai rappelé plusieurs fois et à plusieurs endroits l'approche révolutionnaire du jeu d'aventure graphique, que la nouveauté viendra. Après un jeu d'aventure textuel dissimulé sous le manteau, Softporn Adventure, Al Lowe, ancien professeur de lycée et développeur senior, révise sa copie et propose Leisure Suit Larry in the Land of the Lounge Lizards, premier du genre et matrice d'une série qui comptera une sizaine d'épisodes.

   Dans ce premier numéro, nous faisons la connaissance de Larry Laffer, un informaticien de quarante ans qui se rappelle un jour qu'il est encore puceau. Il enfile alors sa "Leisure Suit" (un costume à la mode dans les années 70, pensons au Saturday Night Fever) et fonce à Las Vegas dans l'espoir "d'être chanceux" (sic). En une nuit, Larry rencontrera trois beautés fatales, achètera des préservatifs et gagnera une fortune au black-jack avant de comprendre qu'il y a davantage dans l'amour que le seul effort physique.

   Eh oui ! Voilà un jeu d'aventure "pour adultes" qui se termine par une grande histoire d'amour (certes, mise au placard pour l'épisode suivant, mais baste...). C'est, en réalité, que l'apostille n'est pas fondamentalement dirigée vers le sexe : on devinera un galbe et une poitrine généreuse, entendons-nous, et les mouvements lascifs des lits laissent bien deviner ce qui s'y trame ; mais tout est comme suggéré et l'intérêt, en réalité, vient de cet univers que l'on n'avait, jusqu'à présent, jamais réellement vu sur nos micro-ordinateurs.

   Qu'on y songe : on explorait des manoirs hantés, l'espace intersidéral, des châteaux forts, des royaumes de contes de fées ; mais rares étaient les jeux qui nous proposaient de commander un whisky dans un bar glauque, de donner une pièce à un clochard, de tenter de draguer dans une boîte de nuit. Avant même que l'on ne prête au jeu d'Al Lowe un contenu coquin, force est de reconnaître ce mérite-là et encore maintenant, qu'on y réfléchisse : la chose reste rare tant on aime envahir nos centres commerciaux de zombies ou nos ruelles de gangsters conduisant des tanks et brandissant des bazookas.

   On venait alors chez Larry pour faire l'amour : finalement, on y restera pour rigoler. Il n'y a rien d'aimant chez ce quarantenaire porté sur la calvitie, ridicule et scabreux. Loin d'être héroïque, Larry Laffer est un aigrefin raté, ridicule, médiocre : mais il y a comme une grandeur à conduire ce personnage notoirement petit sur le chemin du grand amour. Chaque action réussie est une nouvelle conquête, et chemin faisant nous apprenons quelques leçons : un préservatif sera le bienvenu avant d'aborder la fille de joie, et l'on n'aborde pas une jolie femme en lui parlant de son sexe. Le jeu prend un malin plaisir à faire perdre les joueurs qui seraient trop pressés d'en finir : l'amour prend du temps, et gare au gogo qui fait confiance aux phrases toutes faites et aux astuces de bonimenteurs.

   Dans l'esprit, Leisure Suit Larry in the Land of the Lounge Lizards est plus intelligent qu'on aurait pu le croire. Les pervers l'achetaient pour se rincer l'œil ; ils en ressortaient déçus. C'est alors que d'autres joueurs s'y risquèrent, par curiosité, et y restèrent pour l'humour, le sarcasme, le ton délicieusement coquin des jeux de mots à double détente et, avouons-le, pour s'émoustiller devant quelques belles formes. Larry a disparu aujourd'hui, malgré un retour agréable : je le regrette, quelque part. C'était une expérience fascinante, bien plus réelle qu'on ne le penserait : elle nous rappelle, on en a besoin parfois, que l'intimité est une chose à prendre légèrement, et qu'il faut bien rire un peu quand on se voit nus.

 

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