Animal Crossing (2002, Nintendo)

Publié le par GouxMathieu

   De Little Computer People à Spore en passant par les Sims, j'ai pour le genre dit des "simulateurs de vie" un intérêt poli, mais guère développé cependant. J'y joue quelques jours, puis me lasse rapidement ; c'est ainsi. Pourtant, Animal Crossing, premier du nom, m'aura jadis fort bien occupé et c'est sans doute le seul que je retiendrai encore.

 

 

   Lors de sa sortie sur Nintendo Game Cube, tout le monde parlait volontiers d'Animal Crossing. Ce n'était certes pas le premier du genre, ni même une nouveauté puisque le jeu existait déjà, au Japon certes, sur la génération antécédente de machines. Mais il faisait partie de cette race de titres que Nintendo développait alors et qui pavait la voie de la "nouvelle façon de jouer" qui sera leur mot d'ordre avec la Nintendo Wii, puis la Nintendo DS quelques années plus loin.

   Tout, en Animal Crossing, est mignard et tranquille. Nous sommes un villageois plus ou moins anonyme, s'installant dans un nouveau bourg peuplé d'animaux anthropomorphes. Une fois arrivé, l'on nous donne une maison, qu'il nous faudra rembourser progressivement en effectuant de menus travaux, et en se lançant dans divers projets : on arrache des mauvaises herbes, on pêche à la ligne, on trouve des fossiles que le musée local achète pour compléter sa collection... et rien de plus.

   L'habitué du jeu vidéo que j'étais fut, au commencement, plutôt décontenancé. L'on nous donne bien quelques objectifs, ci et là : rembourser un prêt, agrandir sa maisonnée, construire un étage, aider ledit musée à avoir une collection agréable. Et puis, finalement, tout cela s'éloigne : on apprend progressivement à connaître nos voisins, leurs peurs et leurs lubies, peut-être d'autres s'installent ou l'on dessine un motif de vêtement qui sera alors à la mode. À certaines dates, programmées par l'horloge interne de la console, la ville donne un festival, les saisons progressent, la pluie tombe. Mais l'on ne tend plus vers rien : on existe, tout simplement.

   Il y a un peu du haïku dans Animal Crossing, un peu de cette tranquillité que j'avais jadis décrite en parlant de Yotsuba& et que l'on associera, à tort ou à raison, à cette façon d'envisager le temps passant non comme une suite d'épreuves à surmonter, mais comme une rivière tranquille glissant gentiment, imperceptiblement, sans que l'on ne puisse ni savoir où elle va, ni savoir d'où elle vient : le présent passe sans notre concours et ne se soucie guère de nos cris. Alors, autant glisser avec lui et rendre notre existence, et celle des autres, la plus agréable possible.

   J'étais fasciné, jadis, par Animal Crossing : et je pense y avoir joué assidûment au moins une année durant tous les jours, tantôt plusieurs heures d'affilée, parfois une dizaine de minutes. J'errais ci et là ; je capturais un insecte ; je mangeais une pomme. Au commencement, je me sentais comme investi d'une certaine mission et tout habitué aux schémas traditionnels, j'œuvrais à "finir" le jeu comme j'aurais pu le faire d'un autre. Et puis tendrement, agréablement, mes défenses disparaissaient. Le jeu m'amiaulait de sa musique pastorale, de sa bonne humeur sincère, de ses couleurs vives.

   Il ne s'agissait pas de vivre par procuration, et Animal Crossing, du reste, est bien trop tendre, bien trop fictif pour prétendre se substituer à une quelconque existence. Plutôt, il serait comme une fenêtre donnant sur un jardin, ou sur un parc où des enfants s'inventent des vies d'adultes rêvées, loin des réalités tristes et grises que l'on connaît une fois le temps venu. Il est le vent dans les saules, la cheminée fumante du pays natal ; le bruit de l'herbe se pliant sous nos pieds nus. C'est la vie, certes, mais non celle commerçante des Sims qui n'est qu'une ode à la consommation moderne : mais la vie apaisée d'une sorte d'âge d'or humain, où les bêtes vivaient en harmonie avec nous autres, et où le seul ennui prenait la forme d'un nuage gris, ou d'un grillon malade.

   J'ai, depuis, mis la main sur et essayé plusieurs variations de cet épisode fondateur. L'épisode DS me plut aussi beaucoup, mais je m'en lassais rapidement ; les suites sur Wii ou 3DS me charmèrent en passant, mais mon cœur n'était pas disposé à revenir dans les vertes prairies. Je découvris Animal Crossing au meilleur moment, je présume : je sortais à peine de l'adolescence, je ne rentrais pas encore dans l'âge d'homme. Je connaissais suffisamment le monde pour m'en méfier, je ne le connaissais pas encore assez pour lui donner la chance de me plaire. J'étais, surtout, en manque d'amour.

   Animal Crossing ne me l'aura pas offert - aucune œuvre ne le peut totalement ; au plus, les meilleures offrent-elles des succédanés d'amour, ce qui est déjà exceptionnel. Il m'aura cependant offert une alternative : soit enrichir mes pensées cuisantes, soit attendre tranquillement que l'orage passe. Quand on a seize ans, les orages paraissent violents mais ne sont, finalement et le plus souvent, que du bruit sans foudre : mais je choisis cependant cette dernière option, pour me rassurer une ultime fois avant de repartir. Ce fut heureux : sans cela, sans le souvenir de ces jours numériques tranquilles, peut-être aurais-je fait davantage de bêtises et dieu sait que je fus maladroit.

 

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