La Disparition (1969, George Perec)

Publié le par GouxMathieu

   Point de symbolique cachée ici : je n'ai pas assez de talent pour me risquer aux lipogrammes, aussi j'écris sans contraintes. De La Disparition, on connaît à présent beaucoup son jeu primordial ; mais réduire le roman à ce seul exercice de style est, peut-être, rapide et décevant.

 

   

L'anecdote n'a de cesse de fasciner les écoliers, je ne devais pas avoir dix ans lorsqu'un professeur l'apprit à ma classe, entre deux cours d'algèbre et un de géographie : comment pouvait-on écrire ne serait-ce qu'une phrase sans la lettre "e", tout un roman même ! Je m'y risquais quelquefois, à chaque fois j'échouais : je n'étais pas assez roublard, ni assez cultivé, pour égaler cet oulipien de génie.

   Ce ne sera qu'à la faculté pourtant que je lus enfin le texte, à la faveur d'un cours, encore un ! sur la littérature contemporaine. Évidemment, je m'extasiais du talent incroyable de son auteur, de l'ingéniosité avec laquelle il parvenait non seulement à embrasser la contrainte, mais également à la faire oublier : cinquante pages plus loin, je n'y pensais plus, et je me plongeais parfaitement dans cette enquête policière.

   Au-delà cependant de cette histoire fascinante, de cette disparition qui architecture l'ensemble de l'œuvre, ce sont les résumés, les encarts, les tiroirs qui me fascinèrent. Là, on évoque Baudelaire, en reproduisant un fameux premier vers ; ici, on me raconte Moby Dick avec une malice incroyable ; ailleurs, on évoque Hugo ou Rimbaud. Sans aller jusqu'aux miroirs aux facettes d'un Gide, ou l'incompréhensible d'un Joyce, il y a là, au-delà de l'exercice de style, un magistral amour de la littérature qui n'a pu que me plaire.

   J'ai effectivement cette idée, depuis longtemps enracinée dans mon esprit, que la littérature, que toute la littérature est contenue dans deux ou trois textes fondateurs, La Bible, l'Odyssée, peut-être Les Essais quand je me sens optimiste : tout le reste, finalement, n'a jamais été que réécritures, que palimpsestes, que parodies. Si on lit les fondateurs, rien ne pourra plus jamais nous surprendre.

   Ce n'est cependant pas, chez moi et dans mon esprit, quelque chose de terrible, ou quelque chose de désespérant, bien au contraire : il y a une beauté certaine à savoir créer du neuf à partir de l'existant, à innover sur un sentier battu. Même, je me méfie énormément de celles et ceux qui prétendent ne venir de nulle part, et aller là où personne n'est jamais allé : ils m'agacent sincèrement.

   La Disparition alors, invente peut-être sa forme, du moins, la porte au période, car les historiens savent bien que dès l'antiquité, avant encore sans doute, ces jeux troubles existaient. Ce que propose Perec alors, c'est, à l'inverse, une apparition : apparition malicieuse des intrigues aimées dans un roman policier, apparition du sourire ou de l'œil pétillant chez qui voit l'astuce ; apparition, enfin, de ce souvenir en moi, immarcescible et vivant.

 

Commenter cet article