Requiem (1963, Anna Akhmatova)

Publié le par GouxMathieu

   De mes années de concours de l'agrégation, j'ai gardé bien des souvenirs, des visages, des citations, des noms. Tout ne fut pas toujours heureux ; mais les découvertes véritables étaient grandes et belles. Parmi elles, Anna Akhmatova, qui jusqu'au nom m'était alors inconnue ; et son recueil Requiem, sans doute l'un des plus cités, et des meilleurs.

 

 

   Au tout début de ce journal, je parlais de Boris Davidovitch, roman grandiose évoquant les purges staliniennes. Je repensais à ce cours qu'on m'avait donné jadis, et à cette citation qui circulait sur la littérature des goulags, que je découvre encore et toujours pour la première fois : "les métaphores sont pour les salauds". En cette période de printemps des peuples, en ces périodes d'exaction et de violence, je répète cela. Le symbole, la métaphore, l'oblique, c'est bon pour les dominants et les temps de paix ; les souffrances et l'injustice se chantent le plus clairement possible, la vérité abhorre la distance, linguistique comme judiciaire.

   L'acméisme, on le présente ainsi, de souvent s'opposer au symbolisme souvent obscur, toujours décalé, parfois impénétrable des poètes d'alors, comme de certains d'aujourd'hui du reste. Ce recueil a malheureusement illustré, par son malheur, la force de cette poésie qui emprunte les atours plans du réel, sans chercher à le rendre beau ou enlevé. La poésie n'est pas là pour enrichir le vrai d'un plaquage doré. La charogne n'est pas plus belle en alexandrins, elle est aussi dégoulinante de vers que son modèle ; mais la poésie la ramène, la traîne de force, sur l'autel de l'esthétique. Ce n'est pas parce qu'elle devient belle que la charogne est digne d'être chantée ; elle est chantée car elle existe, et tout ce qui existe doit être vu.

   Il est toujours difficile, bien entendu, de juger de la poésie sans connaître la langue des origines. Du russe, je ne maîtrise que quelques étymologies, l'un ou l'autre son : fait est néanmoins que lors d'un ancien voyage à Saint-Pétersbourg, je parlais davantage français qu'anglais, et davantage anglais que russe pour me faire comprendre. La traduction à laquelle je m'essayais, cependant, n'était pas sans qualités ; et sans doute parce que c'était le réel que la poétesse travaillait, ses mots parvenaient à traverser les obstacles pour m'atteindre, dans un écho certes étouffé, mais cependant audible. J'en retins quelques mots.

   "Cette douleur fait plier les montagnes, / La grand fleuve a cessé de couler". Plus loin, "Non, je n'ai pas pleuré toutes mes larmes, / Elles se sont amassées en moi." Encore, "Et je me tais, voilà trente ans que je me tais". Quelques temps après, je découvrais mieux Anne Sylvestre ; récemment, je parlais à ma mère. Cette douleur de mère, cette douleur de femme qui voit son fils emmuré, et qui use de ses pleurs les murs des prisons, qui le porte comme elle l'a porté ; je commence hélas à la reconnaître. Un jour peut-être, ces mots crus seront symboles, la douleur les enfantant aura disparu ; en attendant, je me souviens jadis avoir pleuré.

   Ce Requiem, qui complétait dans l'édition d'alors le Poème sans héros et "d'autres" comme pudiquement l'éditeur - c'était Gallimard - les nommait, a ce souffle du temps long, cette concentration qui se compte en années ou en décades, le rythme y est profondément dénaire. Beaucoup de ces pièces ont des dates, une année souvent. On les égrène comme d'autres leur chapelet. 1921, son mari est exécuté ; 1938, son fils est enfermé. Vingt ans après, c'est Ulysse de Troie à Ithaque, le voilà libéré. Et encore et encore, Anna Akhmatova d'avoir écrit, d'avoir pleuré, d'avoir chanté, d'avoir écrit et pleuré encore, d'avoir décrit avec une rudesse froide et douloureuse la moindre larme, les cachant quand il le fallait, les libérant au moment venu.

   Qu'on ne s'y trompe cependant, du moins, je tiens à le rappeler. Aussi beau soit ce recueil, aussi belle soit cette poésie : aucune douleur, aucun drame, aucune souffrance ne pourra jamais justifier son existence. Les artistes ne sont masochistes que pour les critiques pervers, on ne saurait mettre en scène une douleur pour le plaisir voyeur d'un bourgeois enfauteuillé. Ce fils qui meurt sous les murs, cette mère qui les pleure chaque jour : le sonnet que tu dégustes cinquante ans après, les mérite-t-il ? La poésie existe malgré le réel, jamais grâce à lui. Et c'est un mensonge de planqué que de croire qu'il s'agit d'une leçon, et qu'il y a quelque chose à lire entre les lignes : car je le rappelle, les métaphores sont pour les salauds.

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