Correspondance (1646-1696, Madame de Sévigné)

Publié le par GouxMathieu

   Je ne sais pourquoi, il y a quelque chose ces jours-ci qui me pousse vers l'épistolaire et les lettres, pour la lettre ; et après avoir parlé de faux Persans, voici une vraie Marquise, l'une des plus grandes autrices de son temps et du nôtre.

 

 

   L'époque est sans doute propice : le virus et la distance qu'il impose m'autorise, ces jours-ci, à écrire plutôt qu'à parler, restant chez moi au lieu de courir le guilledou ou d'écumer les bières des bars. Mais c'est un art que d'écrire des lettres, c'est une force autre qu'être romancier ou grammairien. Il faut plaire et il faut distraire, raconter sans n'en avoir l'air. C'est une facilité différée, un immédiat préparé : et nulle autre que la Marquise ne sut mieux le faire.

   L'époque classique, avant encore peut-être, se passionne pour la correspondance et les lettres. Il y eut Voiture et Balzac (Guez de), oubliés peut-être de nos jours, mais qui forgèrent ce goût français de la correspondance, entre modèles antiques, chroniques et théâtre. La lettre est encore le meilleur moyen, avant que naisse le métier d'écrivain, d'écrire sans subir la disgrâce pour les bonnes gens ; on lit en salon, parfois plusieurs mains arrivent dans la conversation, on écrit tant pour soi que pour le ou la destinataire, et les intimes à proximité.

   L'histoire littéraire, qui souvent réécrit et déforme, a su pourtant depuis longtemps reconnaître les talents de la Marquise. Il est une chose certaine à présent, de lui prêter l'invention, spirituelle si ce n'est déclamée, de la "poésie en prose", ou de la "prose poétique", bien avant les tentatives des siècles suivants et notamment de Bertrand, que l'on donne, à raison, comme un jalon important. On le savait pourtant, que la Marquise brouillait les frontières, que l'on voulait bien établies, entre prose et vers ; et elle le fait, dit-elle, "en galopant", sans même y prêter attention, joignant l'esprit à la légèreté et la beauté au désinvolte.

   Mais encore, cela, c'est l'impression, la surface. Parfois j'entends un commentaire, qui semble un défaut, que son naturel et sa couleur sont faciles, que sa révolution est plaisante et distrayante, mais qu'il faille revenir vers Pline et Cicéron. Je le défends pourtant, simplicité n'est jamais facilité : la première se construit, la seconde se trouve. Et si la Marquise de Sévigné écrit comme on sautille, c'est davantage comme Montaigne affectait un "style coupé", dissimulait un travail d'écriture forcené sous une apparence de ligne virevoltante, allant comme on le désirait.

   Il n'est rien de plus difficile qu'écrire pour plaire, que mêler les rires aux larmes et de mélanger la tendresse d'une mère à la force d'une femme, de parler tantôt de guerre, tantôt de pommes, de se déguiser en bergère dans le goût du temps et de plaindre, dans des larmes que je pense sincères, le malheur du monde et des guerres de France et d'Europe. Bien entendu, la Marquise de Sévigné d'être noble, et parfois le roturier que je suis de faire les yeux riboulants et de soupirer mollement. Mais cette noblesse lointaine en devient presque folklorique, elle s'efface devant la beauté et la sincérité des émotions, la puissance pré-romantique presque, sensorielle, de cette écriture qui jadis me remplit l'âme de choses amoureuses et d'un courage renouvelé.

   Il y a les autrices et les auteurs puissants, qui mêlent le sang à l'encre et sont d'une puissance extraordinaire dans chaque pas ; et il y a les auteurs et les autrices élégantes, qui imposent un respect d'Ancien Régime, une tranquillité dans la force de leur écriture, qui plaisent en m'étonnant. Ce n'est pas pour rien que Chateaubriand est mon auteur préféré ; mais pour la même raison, la Marquise de Sévigné est mon autrice favorite, devançant de deux siècles le vicomte, et ne cessant de badiner en le lui montrant.

 

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